Quelques dizaines  d’années auparavant, Maclou son aîné, fervent disciple de Brendan de Birr, avait payé très cher ses ambitions évangéliques. Débarqué sur les berges de la Rance avec une poignée de fidèles et vigoureux missionnaires de son monastère, il avait fondé son évêché et bâti son église. L'installation s'était bien passée. Ils avaient su progressivement s’imposer. Les conversions et baptêmes s'étaient multipliés. Puis, il y avait eu cette année maudite, où les tempêtes avaient tout dévasté. Les cultures avaient pourri sur pied, les pommiers n'avaient rien donné. Les gens avaient du abattre les bêtes pour se nourrir. Bientôt, le cours des vivres et victuailles qui auparavant affluaient à l'évêché ne devint qu'un mince filet. Les paysans, manquant de tout, renâclaient à approvisionner Maclou. En définitive, il dut se décider à aller se servir lui-même pour ne pas quercir. Les bahoués de la Rance comptaient un peu sur la pêche en automne pour se renflouer, mais les saumons qui d’habitude affluaient dans la rivière  à cette saison, semblaient désorientés par les perturbations climatiques qui se succédaient. On dut se résoudre à se nourrir de racines. Hélas, les tempêtes continuaient, et aucune procession, aucune bénédiction, aucune prière ne semblaient en venir à bout. Les fonds marins étaient tout retournés et on n'y ramassait plus rien. Rares parmi ceux qui osaient prendre la mer, ramenaient suffisamment de poissons pour se nourrir. Pendant ce temps, les exactions des missionnaires se perpétuaient. On se mit à  reconsidérer les anciens cultes. Les vilains finirent par prendre Maclou en grippe: on se moquait ouvertement de lui, et même on l'injuriait en public le rendant responsable de tous les maux.  La seule chose qui ne manquait pas  dans les hameaux c’était l'eau de vie. Ainsi les compagnons d’armes sur lesquels Maclou pouvait compter, désoeuvrés, affaiblis , étaient piots toute la sainte journée. Tous en fait étaient pris d’une sombre folie. Un soir où l'agitation était à son comble, un groupe d 'hommes exaltés, aux ordres d'une jeune druidesse qui se vantait être la fille de Keben, envahit le siège de l’évêque et forcèrent sa porte. Ils le contraignirent à se lever, le traînèrent sur la place du village et devant sa chapelle le lièrent à la croix de son église. Ils le battirent ainsi à mort toute la nuit, l'accusant de piller leurs  terres. Ils finirent par l’abandonner au petit jour tout écorché et plus mort que vif. Dans la matinée, un voyageur de passage, le détacha et l'emporta sur sa monture sans que les autres ne daignent lever le petit doigt. Désemparée, la soldatesque  de l’évêque s'enfuit l'après-midi non sans avoir brûlé le bourg en représailles. On ne les revit jamais…



Aubert tressinait  d’effroi à l'idée qu'on lui fasse porter le chapeau dans cette histoire de submersion de la baie. Les gens étaient si crédules.  Il fallait qu'à leurs yeux, il redora son blason … Il se traîna jusqu’à sa tinette où il se vida les entrailles. Il avait une migraine épouvantable. Ce ne pouvait être que le brut qu’on lui avait servi pour du Bacilly réputé être le meilleur  cidre du coin, ou bien alors les six douzaines de sabots de cheval qu’il s'était goulafré la veille. C’est vrai qu’ il avait un faible pour les huîtres. Il tâta sa lourde bedaine, soudain inquiet. Elle le rassura en fait sur son importance. N'était-ce pas elle, après tout, qui imposait le respect à tous ces loqueteux et tous ces crève-la-faim du comté de l’Avranchin ? Il s'octroya une lichée d’eau blanche à sa taupette de chevet et s'allongea, satisfait de lui, pour s’octroyer encore un juste petit médion. A moitié conscient, il méditait son coup. Et la grande plate, la caraque dont il entreprenait la construction au chantier de Genêts allait bien lui servir. Il lui fallait avant tout regrouper tous ses gens autour de ce projet; surtout ne pas laisser vagabonder leurs imaginations, et surtout  leurs superstitions, ce qui très vite tournerait à son désavantage. Pour l'instant, tous encore reconnaissaient ici son autorité et il devait en profiter…

Il commença à s’impatienter: mais que faisaient donc Crotoy et ses soulards ? Ceux là non plus il ne fallait pas les laisser foutiner. Samedi était le jour du marché, il prendrait le prêche à l'église, là, il leur dévoilerait son nouveau projet mais comment leur faire avaler la couleuvre ? C'est à cela qu'il pensait quand il s'endormit tout à fait…

A midi, on vit enfin sortir l'évêque entouré de ses deux diacres. Il se rendait à la chapelle. Il avait coiffé sa plus belle  mitre et son surplis des grands jours. Il s'appuyait, l'air grave, sur sa crosse en ivoire. Il jeta des regards inquiets autour de lui et s'engouffra dans l'édifice en granite de Scissy dont il était très fier et  pour laquelle ses fidèles  s’étaient saignés à blanc. L’église toute neuve allait accueillir ses prière et ses méditations. Au passage, les clercs éloignèrent quelques loqueteux, quelques culs de jatte nécessiteux trop entreprenants qui imploraient de leur bon évêque un peu de soulagement.  Comme ils ne s'écartaient pas assez vivement, les clercs les repoussèrent alors plus brutalement. Aubert, revint décidémment sur ses pas, et du porche de son église, bon prince, leur balança négligemment les quelques piécettes prévues à cet effet qu’il conservait sous son surplis. Les autres l'acclamèrent avec ferveur. On referma les portes …