Alors, relevant la tête il se mit à genoux  et constata alors que, vraiment, la limite du sable sec sur la plage avait considérablement diminué et que la mer était beaucoup plus  proche. C’était bien cela qu’il était venu constater…Plus haut, sur sa gauche la limite du Pignon Butoir de la falaise ne lui permettait pas cependant d’évaluer à sa juste mesure l’étendue de la submersion de la baie.  Mais indubitablement, l’arête de la falaise était bien plus vive qu’auparavant…

Hélas, le flot à cette heure de la marée  l’empêchait encore de progresser au pied de la falaise.

Cela ne lui disait trop rien de remonter l’escalier qui courait dans les rochers avec tout son chargement de pêche pour suivre depuis le haut la  nouvelle ligne de côte. Il avait bien pensé dissimuler  filet et panier dans un fourré pour être plus libre de ses mouvements mais il ne voulait pas se risquer à ce qu’on lui vole tout son matériel : jamais son grand-père ne lui pardonnerait. Il préféra attendre que la mer baisse. Buba, lui, n’y tenant plus s’élança joyeusement dans les vagues qui venaient mourir sur le bord. C’était un remarquable nageur comme tous les labradors. Puis d’un coup il ressortit pour venir s’ébrouer tout à côté de Cello comme un jeune chiot. Cello s’amusa à lui jeter un bâton qui traînait sur la plage. Il se rapprocha du bord et le lui jeta un peu plus loin que la première barre.

Immédiatement Buba se jeta dans l’eau pour le lui rapporter. Ce manège recommença plusieurs fois.  Alors Cello ne résista pas longtemps, lui non plus, à l’envie de se baigner. Les bains de mer n’étaient pourtant pas trop son genre: comme à tout ceux de sa famille, gens de l’intérieur, la mer lui inspirait une certaine frayeur. On racontait tant d’histoires. Peu d’entre eux , (excepté le grand-père qui raffolait de natation) ne savaient nager. Mais pour le vieux Somba, il fallait savoir tout faire et il avait chargé Ipona d’aller apprendre sur la plage les beaux jours d’été quelques rudiments de brasse à son dernier rejeton.

- Si on en croit leurs baraques, i z’ont  pas du faire fortune, les orpailleurs ! pensa-t-il tout haut.

Les autres chiffonniers n'avaient pas très bonne réputation et verraient d'un fort mauvais oeil qu'on vienne marauder leurs fruitiers  sur leur domaine. D'ailleurs Cello ne se sentait pas conquérant ; il n'avait jamais été aussi loin de chez lui, sauf pour la foire d'Avranches. Mais alors, il n’était pas seul, accompagné par toute sa bande de cousins.

Somba  lui avait raconté l’existence d’un petit vallon où poussaient des chênes nains et d’autres plantes rares comme la datura, la digitale, la gentiane, le pavot et bien d’autres dont il avait oublié le nom et qui nourrissaient les collection de son grand-père. Celui-ci lui avait bien dit de s’en méfier , qu’elles pouvaient aussi bien être de bonnes que de mauvaises fées. Mais il devait aussi se méfier des champignons. Il se souvenait très bien de l’histoire que lui racontait toujours Somba pour l’endormir quand il était plus petit :

"Le même jour, hélas, le roi des éléphants a mangé un mauvais champignon.
Empoisonné, il a été très malade, si malade qu’il en est mort. C’est un grand malheur.
Après l’enterrement, les plus vieux éléphants se sont réunis pour choisir un nouveau roi. 
Le roi est mort, vive le roi ! Pensait Cello.

L’ancêtre lui ne craignait pas les habitants des lieux. Ses dons de guérisseur et de rebouteux lui avaient valu de la reconnaissance de la part de ces gens frustres chez lesquels il avait ses entrées.

Une gentille rivière, un fleuviot coulait dans ce vallon qui portait le joli nom de Lude.  Comme le jeu d’un cabri qui saute dans le pré le ruisseau dévalait la petite pente jusqu’à une plage de galets blancs puis il disparaissait dans la mer.  

Le mot Lude même avait sur l’enfant un fort pouvoir d’évocation car c’était le début d’un prénom, celui-là même que portait sa mère, Ludine, morte en couches en le mettant au monde. C’est ainsi qu’il ne l’avait pas connu  sa mère et qu’Ipona, sa grande sœur se sentait bien souvent investie dans ce rôle.

Renonçant à rencontrer les « sauvages », d’un pas décidé, il opta pour le chemin de droite, celui-là même qui descendait vers la plage par un grand escalier de pierre  à travers les ronces des mûriers. La vue qu’il découvrit d’en haut  lui ravit l’âme. Ce matin-là , la mer était haute et le soleil radieux, la plage s’étendait vers le Nord à perte de vue. Alors il oublia d’un coup tout ces jours d’orages et de brumes qui lui avaient obscurci l’esprit. Tout lui sembla étincelant et lumineux. Il descendit la falaise jusqu’aux dunes qu’il escalada péniblement  dans le sable mou, écrasé sous le poids de son dranet. Arrivé à leur sommet, il laissa tomber son panier et sa bichette et dévala la pente en hurlant de bonheur et puis roula jusqu’en bas…


 Les simples du Lude     © 1993