Ceux de Scissy:

Le petit peuple de la mer  une fiction de Jefke van de Kerkof

Résumé:  Somba et ses petit-enfants s’interrogent sur l’utilisation de la caraque qu’Allibert compte faire construire. Est-ce pour naviguer dans la baie? Le vieillard leur confirme l’engloutissement de la belle forêt de Scissy. Dès le lendemain, Cello le plus jeune prétextant un partie de pêche descend jusqu’au rivage pour constater de visu les dégâts. Mais il égare son chien Buba qui l’accompagnait dans les dunes. Le soir venu, Ipona s’inquiète de ne voir revenir à la ferme que le chien Biuba, tout seul: Cello a disparu !...


A la recherche de Cello

Elle se mit à hurler le nom de son frère : Cello!  Cette fois- ci , Somba  prit l'affaire au sérieux : il appela son chien et parut lui parler longuement sans élever le ton, ni plus le réprimander d’avoir abandonné l’enfant . Au fur à mesure qu'il l'avisait, la bête semblait  allonger le museau : elle baissait sa queue entre ses pattes, faisant triste mine. Puis toujours d'une voix égale mais suffisamment autoritaire,   il ordonna à Buba de se mettre à  recherche de son petit-fils.  Le chien partit d'un trait ventre à terre, dans un bref aboiement.

«  Ipona,  quand Tola rentrera de la forêt, tu prendras le cheval et tu cavaleras vers les dunes, arrivée à l'embranchement des cabres,  les aboiements du berger te guideront ... »

Tola survint juste quelques instants après menant Cavale qui tirait un lourd  traîneau de bois. Il détela rapidement l'animal encore tout fumant de ses efforts. Elle lui ota tout de suite son licol et sauta prestement à même le dos de la bête qui disparut au détour du chemin, happée par les frondaisons obscurcies par le crépuscule. Un moment encore,  on entendit  décroître le  lourd martèlement de la jument au galop.Tola regarda Somba, l’ air interrogateur .

- L'a peur. Pourvu qu'l' a pas raison !

Le vieux n’en menait pas large. Il se rappelait maintenant la mort de leur père, son propre fils Magloar.  Un soir un peu pareil à celui-ci, il  n’était pas rentré  d’une journée de coupe sur une parcelle où on l’avait retrouvé le lendemain, écrasé sous un chêne. Les loups ne l'avaient pas touché mais son compagnon d'ouvrage avait joué la fille de l’air sans oublier bien sûr d’emporter la bourse de Magloar et sa cognée…  Le malfrat, on l’avait jamais retrouvé mais on se doutait bien qu'il était loin. Somba s’était bien juré de venger son fils, un  de ces jours … Cello, lui, avait bel et bien finit par se perdre, abandonné par son chien sur lequel il comptait trop. ..  Il avait bien emprunté ce chemin pourtant plus de cent fois. Mais ce soir, grisé par cette journée et absorbé dans ses pensées , il avait du prendre par  l’autre côté, celui qui menait aux chevriers. Dévoré par la soif que lui procurait son insolation, comme  il ne cessait de cueillir des baies pour se rafraîchir; il s’était fourvoyé en suivant  le même sentier trop longtemps .





Soudain saisi d’angoisse, il s’apprêtait à faire demi-tour lorsqu'il entendit quelqu'un monter en sens inverse. Pris de panique il s'enfonça, avec sa bichette, dans les fourrés et attendit, le souffle haletant que passe le danger. L'homme arriva à sa hauteur, s'arrêta et scruta autour de lui en reniflant comme s’il percevait une présence. Cello cherchait bien l’odeur qui aurait pu le trahir puis: il y avait son panier pourtant vide de poissons ! Au grand effroi de Cello  l’homme s'assit et sortit de son manteau une sorte de long manche de corne dont il déplia une grande lame acérée. Dans ses buissons, Cello, tremblant de peur, retenait sa respiration. Puis l'homme exhuma d'une besace, une gâche de pain dont il se tailla un bon morceau avec un bout de lard:  il en découpa une tranche épaisse ainsi qu’un bout de fromage sec qu’il amputa de fines lamelles: il se mit à mastiquer le tout fort lentement. Cela mit l’eau à la bouche de Cello qui mourrait de faim depuis qu’il avait quitté la plage.  De sa cachette, il ne pouvait guère apercevoir que les pieds de l'étranger et aussi  les miettes de pain qui tombaient sur ses bottes. C'était des bottes magnifiques de cuir souple finement ouvragé  qu’il n’avait encore jamais vues par ici où on ne portait que de grossiers brodequins ou des galoches en bois. Il  remonta lentement, prudemment son regard cherchant désespérément à détailler davantage l'individu , mais un rameau de chévrefeuille qui s’agitait  dans le vent dut le trahir car il entendit soudain :

- Allez , sors d' ton trou , je sais que t' es là !…


Cello tout défaillant n'obéit pas tout de suite .


Sur la falaise de Carolles - 2016 -