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La mémoire

Tout commence par la découverte  d’une vieille photographie prise en 1931 par Ferdinand Dardenne :

On est au mois d’août. Il fait assez  chaud  à Carolles : les deux familles amies Kautzmann et Dardenne se sont retrouvées pour passer les vacances dans une villa de location qu’ils partagent.  On a loué une cabine de plage et tous les enfants revêtus de leur costume de bain attendent sous l’œil vigilant de la bonne Georgette à qui l’on a confié la garde de tout ce petit monde. Ils rongent leur  frein en attendant l’autorisation de se ruer dans les vagues. Ils attendent plus où moins patiemment le signal du photographe pour s’échapper du tableau qu’il compose: le soleil tape déjà fort et la fraîcheur des rouleaux de mer qui éclatent sur la plage leur parvient. La mer les appelle. L’opérateur est minutieux : son appareil à plaques, un ICA Dresden avec objectif Carl Zeiss de 1923, n’est pas si simple à manier et l’installer sur son pied  dans le sable instable lui  a déjà pris un certain temps. Souriez : clic ! Un peu absent,  alors que son cousin, prend la pose  et   fait le pître  en singeant une  statue, le plus âgé est assis en tailleur et  fixe la mer, un peu rêveur : il s’appelle Henri et vient d’avoir dix ans.

 Quelques jours plus tard, alors qu’il joue sur la plage avec les autres enfants, il est pris de vomissements et saisi d’une forte fièvre.  Henri  est conduit d’urgence  à l’hôpital de Granville le plus proche. Mal soigné, au dire de sa famille, il décédera quelques heures  plus tard d’une péritonite.

Quelques années après le drame,  le grand-père Ferdinand fera construire sa maison dans la pinède de Jullouville qui tout naturellement prendra le nom de Henri…

 Il existe une autre photo bien plus tardive qui  introduit cette histoire. C’est celle d’un tout jeune enfant, un rien poupon, qui s’accroche fermement à une rampe. C’est celle d’un des  escaliers qui accède à la grande plage de Jullouville et qui permet de parvenir sur l’estran, l’espace submersible qui se révèle comme une terre éphémère. Ce bébé fait là ses tous premiers pas.  Plus de sept kilomètres de plage où la mer peut se reculer de plus de mille mètres constitue le monde immense qui s’ouvre à ses yeux : le vent, la respiration des vagues, le cri des oiseaux, l’odeur des algues et des marées, la lumière  crue du soleil   qui joue à cache-cache avec les   nuages qui se reflètent sur le luisant.  Une telle  perception de l’univers est rarement toujours aussi lucide. « Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'homme telle qu'elle est, infinie »  William Blake in Le Mariage du Ciel et de l'Enfer. On est au mois d’août 1956.  

Et de cet infini très vite cet enfant  tire une sensation d’ivresse et de liberté qui ne le quittera plus.  Ce petit garçon d’un an qui découvre le monde en  effectuant ici ses premières sorties, c’est moi.




Ciel et mer, jour et nuit 1