Au cours d’un arrêt de leur colonne qui devait céder le pas au défilé d’un convoi militaire, ils finirent par apprendre d ' une vieille dame un peu plus loquace, que, tout juste la veille, Magdebourg a été rétrocédée aux Russes par les Américains. Il n'y avait aucune révolte dans sa voix, mais une sorte d'accablement profond, une résignation craintive devant ce nouveau coup du destin. Ils étaient impuissant à pouvoir la consoler, mais au fond d’eux-mêmes, l’injustice de cette décision aléatoire les hérissait et les révoltait ... A leur déception personnelle s’ajouta le sentiment que cette nation artificiellement découpée n'aurait de cesse à renouer avec son unité perdue ... et qu'un nouveau foyer de discordes s'allumerait tôt ou tard au centre de cette Europe qui se réveillerait à peine des affres de la guerre. Recommencerait-on éternellement les mêmes erreurs que celles du Traité de Versailles de 1919 ?

 C'est tout juste si eux-mêmes ne se sentaient pas en partie responsable, comme si eux-mêmes étaient bénéficiaires de ce troc, comme si leur libération n’avait été acquise qu'au prix de cet abandon: « Passez moi l ' arsenic, je vous passe les nègres..." disait  Ruy Blas (Victor Hugo).

 Ils quittèrent le centre-ville et arrivèrent dans les faubourgs où ils allaient occuper d'anciennes casernes de la "Flak" (troupes spécialisées dans la défense anti-aérienne)... Les vastes bâtiments n’avaient pas été malmenés, les bombardements y avaient bien laissé quelques balafres mais ils étaient encore très habitables .

 Ils reconstituèrent leurs bataillons de Grummingen, mais, soit du fait de leur expérience, soit qu’on les assignât davantage, il leur semblait qu’ils étaient désoeuvrés, excepté un simple travail de routine qu’ils accomplissaient machinalement .

 Si près du but, le ressort s’était comme rompu et ils furent saisis d ' une sorte de découragement qui leur faisait douter de jamais arriver ...L’aspirant se souvint alors de la brouette d'Altengrabow... Brouette qu’il relâcha brusquement avec son chargement de pavés, à quelques mètre de la ligne qu’il aurait dû atteindre: et l'image le poursuivit longtemps comme le symbole de la difficulté à tenir "le dernier quart d'heure". On dit souvent qu'il n 'y a que le premier pas qui coûte: le dernier cependant était loin d’être le plus facile !.

Il eut plus de loisirs  de s’intéresser à son frère, qu’il pensait  avoir bien négligé les derniers temps. Celui-ci n’avait cessé pourtant de le seconder. Sa présence était devenue comme son ombre sans qu’ils aient eu besoin de grands discours. Que dire, du reste, dans cette symbiose fraternelle où ils partageaient presque tout. Il leur suffisait souvent d’un regard pour se consulter.






- VEILLEE  D ' ARMES  -

Mais ils parvinrent à ce moment où le silence pesait comme un couvercle, où ils éprouvaient le besoin de s’entendre parler pour se persuader qu’ils ne rêvaient pas, pour donner corps à ses songes flottants qui n’étaient que les ébauches de leurs pensées...

 L’inquiétude qui les rongeait n’était pas seulement en effet celle du moment. Nul danger imminent en vérité ne les menaçait. Bien sûr ils étaient impatients de savoir quand ils pourraient enfin sortir de ce cauchemar, mais déjà, l’appréhension du lendemain se mit à les tourmenter... Sans doute la vision de ces villes allemandes dévastées, de ces populations désemparées, y était-elle pour quelque chose.

 Qu’allaient-ils retrouver en rentrant chez eux? ... Une mère vieillie tout d’abord, les cheveux blanchis après toutes les épreuves qu’elle avait subies... Cette mère, en quelques années avait perdu son mari, son père, puis sa mère dont elle était devenue la garde-malade. Elle s’était retrouvée seule,  sans grandes ressources, espérant le retour de ses deux grands fils dont elle n’avait aucune nouvelles depuis décembre 1944. Avait-elle au moins reçu leur dernier message, celui des aviateurs du Normandie-Niemen ? Comment s’était-elle organisée ?  Quelle tournure prendrait leur nouvelle vie familiale ?

Les deux hommes étaient hantés par le souvenir de leurs amours d’avant-guerre. Leurs fiancées les avaient-elles attendus ? Eux-mêmes avaient connu quelques flirts, quelques regards croisés, quelques baisers volés, pendant cette longue période de captivité, au hasard de furtives rencontres dans leur expérience des kommandos. Certain de leurs camarades avaient même rencontré l’âme soeur, quelques uns l’avaient même payé de leur vie. Tant de choses avaient changé qu’ils ne couperaient pas à quelques explications. Le seul fait que ces explications seraient inéluctables était un aveu que la communauté de leurs destins n’étaient plus tout à fait indispensables.





Magdebourg 1945