L’autre partie plus à l’est doit être réservée aux moines.  Ce sont, au sud,  le dortoir, le réfectoire au-dessus  des celliers situés en dessous . Le scriptorium est situé dans le bâtiment au sud-est, juste au dessus de la salle du Chapitre. Tout le côté  nord est occupé par l’abbatiale et les chapelles.

Tout ce quadrilatère que forment   ces formidables constructions  cerne une cour que borde ce  joli cloître ouvragé qu’arpentent les moines en prière. C’est là le domaine privé des moines de Prémontrés.

-  Je me demande bien où sont détenus Alrun, Leïf er Peer , murmura Tola …

- Peut-être bien dans une geôle sous la salle du chapitre, ou bien encore près des celliers, répondit Galfand.

- Et ce bâtiment qu’on voit à l’écart au sud-est, de l’autre côté de l’étang, c’est quoi ?

- C’est le logis abbatial, réservé à l’Abbé. C’est ici que Tancrède reçoit ses visiteurs de marque.

-  Sont p’t’être bien là, les enfants ! ajouta Cello …

- Je ne le souhaite pas répondit mystérieusement Galfand.

A ce moment, ils entendirent la cloche qui sonnait les vêpres. Le soleil commençait à décliner. C’est alors qu’ils virent s’éléver une sorte de colonne de poussière soulevée par toute une troupe qui arrivait de la voie romaine en contournant le site du  moulin par le sud.

- Ce sont des pèlerins, s’écria Jacquouilles, ils arrivent après les vêpres pour recevoir l’hospitalité des moines ….

A peu près au même moment les lourdes portes à double battant s’ouvrirent et le frère hôtelier fit son apparition sur le seuil accompagné du frère connétable et du frère aumônier.

Galfand n’hésita pas une seconde:

- il faut en profiter, c’est le moment de se mêler aux autres pèlerins. Ipona, tu vas rester ici pour garder les chevaux. Tiens toi prête à notre retour. Nous repartirons par le chemin de Saint Ursin, c’est le moins fréquenté.

Sur la place, les soudards de Crotoy commençaient à s’agiter.

 Galfand, tu es bien trop grand et trop différent. Tu vas te faire repérer tout de suite. Reste à garder les chevaux. Tu es encore trop faible. Je vais y aller, moi, avec les garçons ! déclara Ipona






- Elle a raison, s’exclama Tola. Je garde cette conque sous le manteau pour te prévenir de notre sortie !

Galafand, à contre coeur convint qu’ils avaient raison. Il était aussi suffisamment vaillant, en cas  de contrôle, à leur garantir leur seul moyen d’évasion. Il les hâta de rejoindre l’autre groupe avant que celui-ci ne pénètre sous le porche de l’Abbaye. Ils se rejoignirent sur la place. Avec Jacquouilles qui trainaît la patte, et Tola qui jouait à merveille les imbéciles appuyé sur un grand bâton, ils faisaient suffisamment illusions. Quand ils se mélangèrent aux autres pèlerins, il eut fallu y regarder à la loupe pour ne pas y voir de quelconques voyageurs sur la route  des illuminations. Comme les autres, ils reçurent la bénédiction du moine hôtelier qui selon la tradition se mit à leur laver les pieds en trempant son éponge dans la bassine d’eau que lui tendait un novice. Ce moine extraverti développait des trésors de gentillesse, tout en sourire, en amabilités,  en prévenance, il avait un mot gentil pour chacun qu’il dirigeait ensuite vers le moine aumônier chargé de donner quelques douceurs, pommes, quignons de pain, amandes, pour adoucir les fatigues de ces pauvres vagabonds avides de rencontrer Dieu tout au long chemin qu’ils parcouraient.

Tous ces gens furent ensuite dirigés vers l’église pour y entendre leur première messe.

Galfand ne vit pas les deux ombres en palabres dans l’encognure de la porte cochère qui bientôt se refermait.

- C’est lui, tu es sûr de ne pas te tromper ?

L’homme qui s’exprimait ainsi n’était autre que Bertrand, le second couteau de Crotoy. Il s’adressait à Détritux qui faisait tout son possible pour se maintenir le plus caché possible par un pilier de l’entrée :

- Oui, c’est le fils du Borgne. Impossible de se tromper, ils ont un peu la même trogne. Et puis, il boîte comme un canard. Il est avec l’autre, le grand là, celui qui est venu me voir à l’auberge. C’est le plus mauvais.

- Mais, je le reconnais celui-là, ne put s’empêcher de s’exclamer Bertrand, c’est un bûcheron du village des louviers. C’est celui-là même qui a coupé le grand tronc. Crotoy va être sacrément content. Et bien mes petits agneaux, vous êtes bien tombés dans la gueule du loup !... Et il se mit à ricaner.