Ils entendirent le cliquetis de la  clé qui couinait dans la serrure au risque de réveiller le cerbère. Puis Tola, Cello et Ipona se retrouvèrent face à face avec les petits seigneurs de Scissy avec Flodoard qui n’en perdait pas une miette. Tola le premier, d’autorité, rompit le silence tachant de parler le plus bas et le plus distinctement possible.

- Nous sommes Tola, Cello et Ipona du village des loups sur la falaise. Nous avons appris votre présence ici. Nous sommes venus vous délivrer ..

Alrun vite remise de sa surprise doutait un peu de cette soudaine opportunité. L’aînée se sentait la responsabilité de ses frères.

- Voilà Leîf et Peer , mes deux jeunes frères. Moi je suis Alrun, fille aînée de Kap et de Else, seigneurs de Scissy …

- Nous n’avons pas de temps à perdre, il faut fuir d’ici. L’abbé peut survenir d’un instant à l’autre. Venez !...

- Mais, où nous emmenez-vous ?

- Rejoindre Galfand, le ménestrel de Vaumoisson. Il vous attend à l’extérieur des murs de cette abbaye qu’il nous faut encore franchir…

Alors Alrun se souvint des dernières paroles de sa mère : « A terre, à terre, cherchez le ménestrel, il pourra bien vous aidez ! ». Elle n’eut plus aucune hésitation et encouragea ses frères :

- Allons-y sans crainte !

Ils s’apprêtaient à tous sortir de la cellule lorsqu’ils entendirent venant du haut de l’escalier la voix du frère Cellerier

- Frère Pitancier, monte voir un peu ici, il y a du neuf.

Ils entendirent le gros moine tousser, éructer,  sortant de ses brumes alcooliques, grognant :

- Ça va, ça va, j’arrive. Qu’est-ce qu’il y donc encore ? C’est pas déjà les vêpres, j’ai pas entendu la cloche !....

Il se démena pour remonter les marches. Il ne tenait pas trop que son supérieur le trouve ici dans cet état.

Depuis le couloir, les fuyards entendirent le frère cellerier  avertir le frère pitancier que des malfaiteurs étaient signalés dans l’enceinte de l’abbaye, que les soldats  de Crotoy bouclaient les extérieurs du domaine mais que c’était à eux frères lais, frères convers et moines de retrouver les mécréants. Le moine supérieur le mettait engarde que ceux-ci en avaient peut-être après les enfants et qu’il fallait qu’il soit bien sur ses gardes. Le prieur le dispensait des Vêpres pour rester à leurs côtés jusqu’à leur présentation à l’évêque… Le frère pitancier redscendit l’escalier lentement en soufflant. La présentation à l’évêque! Il l’avait complètement oubliée. Il se rappelait qu’il fallait habiller les petits prisonniers pour l’occasion. - Flodoard ! Où était passé ce pourceau  de novice ! Jamais là quand on avait besoin de lui.

 

. Exacerbé il se mit  à hurler son nom :

- Flodoard ! Vas-tu venir, fils de pendu. Où sont les nippes que tu dois m’amener du  frère vestarius ?...

Flodorad se mit à trembler d’effroi dans le sombre couloir. Tola réfléchissait à toute vitesse. Cello eut une idée :

- Et si on échangeait les rôles!

- Ça  leur fera gagner du temps, souffla Ipona.

Tola entrevoyait une  solution  …

- Je suis là, je suis, là frère Pitancier …

Flodoard  sortit timidement de l’ombre du couloir …

- Que faisais-tu là, bâtard de ta mère ?

- Je n’ai pas voulu vous réveiller. Vous dormiez si bien. Je suis allé chercher les tuniques et les chappes pour revêtir les enfants, ça y est, ils ont prêts ! Je leur ai aussi donné leur soupe avec dedans les herbes habituelles …

Le frère ahuri porta  fébrilement sa main à son trousseau qu’il secoua désespéré de ne pas y trouver la grosse clé …

- Mais comment … où et ma clé ?

- Elle est encore sur la porte. Je viens juste de la refermer… répondit enfin Flodoard la voix défaillante…

Le gros moine se précipita dans le couloir pour vérifier où était sa clé. Il s’égosillait :

- Mais comment as-tu osé !...

Il déverrouilla illico le port qu’il ouvrit en  grand.. .Cello, tout encapuchonné de gris sortit une tête endormie  de sous sa couverture, jouant le plus grand étonnement possible. Ipona, imitant au mieux la voix de Alrun, roulée dessus sa paillasse se mit à crier :

- Que se passe-t-il, j’ai peur !

Elle aussi était revêtue de sa tunique grise le capuchon bien ajusté sur sa tête. Observant le troisième corps allongé à ses côté, l’homme fut aussitôt rassuré. L’obscurité du caveau fit le reste. Le gros homme claqua la porte et fit tourner vivement  le pêne  de  la vieille serrure. Puis, il raccrocha immédiatement la clé au trousseau en menaçant :

- Cette fois, pourceau, tu vas me le payer cher. Il poussa Flodoard brutalement devant lui. Il lui attacha les bras autour d’une pilier du cellier, se saisit d’une ceinture qui pendait au plafond etse mit à le battre pour se passer les nerfs. Chaque coup arrachait au gamin un hurlement lamentable qui s’entendit largement jusqu’au cloître et même jusque dans le réfectoire. Et le moine réfectoriste  entouré  des quelques moines-convers qui débarassaient les entendirent aussi en pensant :

- C’est encore Flodoard qui passe un mauvais quart d’heure !...