- Détritux, il ne faut pas qu’on te voit ici. Tu vas gentiment regagner ton auberge et bien tenir ta langue. On te sonnera quand on aura besoin de toi.

En disant cela, il asséna un violent coup sur la nuque de l’aubergiste qui déguerpit sans demander son reste. Bertrand réfléchissait rapidement. Les moines allaient bientôt refermer les portes de l’Abbaye pour la nuit. Seuls les fermiers vaquaient encore à leurs occupations du soir, à la traite des vaches et au stockage du foin. Le chanoine préposé à la messe des pèlerins allait bientôt terminer son office. Les hôtes seraient ensuite ramenés à l’hôtellerie où un repas leur serait servi dans un réfectoire puis un des frères lais les mènerait  sous les combles où les  romieux et autres jaquets pouvaient disposer de deux dortoirs, un pour les hommes et un autre pour les femmes et les enfants. Bertrand se dit à juste titre que personne ne sortirait plus ce soir de l’abbaye. De leur côté les moines, après les vêpres, s’étaient rendus dans leur propre réfectoire pour y recevoir leur dîner. L’instant qui suivait le repas était leur seul moment où ils avaient un peu de liberté avant les prières de complies qui suivaient le soir vers neuf heures. Comme en cette fin d’été la soirée s’annonçait encore belle, la plupart des novices allèrent s’installer en petits comités, par affinités, tout autour du cloître. Bertrand rejoignit dans la première cour le moine cellerier qui avait la main sur tout ce petit monde. C’était aussi la personne que  Crotoy, familier de tous les trafics, connaissait le mieux.  Il l’informa de l’intérêt particulier que le capitaine portait au moins à deux des membres parmi leurs hôtes du soir. Il lui conseilla de bien veiller sur eux jusqu’à la grand messe du lendemain.  Bertrand imaginait que le meilleur instant de s’emparer de  ces « invités » serait lorsque toute la communauté des pèlerins sortirait de l’office. Il l’informa de son intention d’alerter Crotoy à Avranches. La force militaire dont il disposait lui permettrait aisément cette arrestation sans anicroches. Ses routiers resteraient en cantonnement sur la place jusqu’au lendemain.

Le maître céllerier l’avisa de la venue le lendemain de « Visitatores » de première importance qui arriveraient juste après sexte, c'est-à-dire environ une heure après la grand –messe. Peut-être valait-il mieux que les deux événements ne se percutent pas. L’homme était affable mais rusé. Ses avis étaient précieux. Bertrand prit congé pour regagner au plus vite la capitainerie d’Avranches …

Après la messe obligatoire, Tola, Cello, Ipona un peu ballots dans leur déguisement de pèlerins, accompagné d’un Jacquouilles qui trainait ostensiblement la patte regagnèrent l’hôtellerie en se fondant dans le groupe. Il y régnait une certaine allégresse.



Peut-être était-ce dû à  la certitude d’avoir un dîner copieux suivi d’une nuitée confortable sur le parquet à l’odeur de tilleul du grand dortoir où abondait coussins et couvertures, dans la sécurité et la sérénité d’un repos qu’aucune rapine, aucune violence ne viendrait troubler. Le monastère était le havre des voyageurs. A tous, on avait servi du cidre brut à table du coup les conversations allaient bon train. D’aucuns venaient  la lointaine abbaye de Chimay et en vantait la bière qu’on leur y avait servie. D’autres qui voyageait depuis  d’Amsterdam, avaient logé dans l’abbaye Saint Sixte de Westvleteren où ils affirmaient qu’ils y avaient bu la meilleure cervoise du monde chrétien, sans parler du fromage. Tous se dirigeaient vers Saint Jacques pour y gagner leur ciel. Les héritiers de Somba durent se séparer pour la nuit. Ipona fut affectée dans le dortoir des femmes par le frère lais qui l’avait reconnue comme telle. Cette séparation forcée obligea toute l’équipe à reporter ses investigations au lendemain. Tola eut juste temps de convenir qu’ils tâcheraient de confronter leur plan pour la journée du lendemain juste après le repas qu’on leur offrait le matin…

Ipona pensait se retrouver seule dans son dortoir mais elle s’aperçut bientôt qu’il y avait une forme allongée sur un tapis un peu plus loin sous la lucarne. Quand elle progressa dans la pièce cette forme se redressa  et s’assit sur son séant.

- Approche-toi que je te vois un peu.

La lumière du soir déclinait vite et on n’y verrait bientôt plus clair. Le visage qui faisait face à Ipona lui fit réprimer un sursaut  d’épouvante. La très vieille femme avait une tête de sorcière, la bouche à moitié édenté, les rares cheveux en bataille, les yeux vitreux enfoncés au fond d’un visage creusé et ridé par le temps. Mais le regard restait lumineux, presque fièvreux …

- Que viens-tu faire dans ce trou à bigots ? Je ne te vois pas à porter la coquille …

- Je suis en pélerinage avec mes frères. J’ai fait un vœu à la Vierge Marie… C’était exactement ce qu’ils avaient convenu de dire avec Tola…

- Tu n’es pas de celles qui vont se frotter le ventre sur un menhir pour faire fructifier la semence d’un drôle ? ça m’étonne avec tout le désir  de tes seize ans …

Ipona, elle-aussi, était surprise d’une telle rencontre dans cet endroit. La vieille semblait deviner ses pensées :

Tu te demandes pourquoi je suis ici ? C’est une longue histoire, sache simplement que je fus longtemps ici à former les  frères lais en cuisine. Quand je suis devenue trop vieille, on m’a gardé par pitié. Bien que  je sois illettrée, je suis prébendiée et  je sais beaucoup  des moines et de l’abbaye.