En ces temps éloignés, il était d’usage d’exécuter la sentence dès qu’elle était prononcée  et tous savait déjà, si on avait dressé un bûcher sur la place du marché, quelle serait cette sentence. Sur la place, si on avait bien prévu d’éloigner le bûcher de tous les bâtisses inflammables, on n’avait pas prévu l’embouteillage inévitable qui ne manqua pas de se produire avec toute la foule des marchands et des paysans  qui ne retrouvaient pas leurs emplacements habituels pour installer leurs étales. La troupe de gendarmes et les échevins eurent fort à faire pour préserver la table de justice où devaient siéger les juges.

Tant bien que mal, les gens finirent par s’installer contenus par les soudards de Crotoy. On attendit un bon moment avant que les membres du clergé viennent prendre place devant le bûcher pour signifier la sentence. Enfin, dans une grande clameur de la foule, on vit venir venant du Castel de l’évêque le petit cortège de diacres et de chanoines précédé du  prélat rondouillard s’appuyant sur sa crosse et revêtu de sa plus belle chasuble verte et de ses étoles chamarrées. Il avançait à petits pas essoufflés comme s’il voulait faire durer le plaisir. Deux enfants de chœur soutenaient sa traîne afin qu’elle ne souillât pas dans la poussière.  Parvenu à la table de Justice le clergé prit place, Allibert en son milieu. Puis on vit venir, monté sur une charrette et assis sur un banc, tout  couvert de chaînes et  maintenu par Clément Jouënne le corps sanguinolent de Somba.  A son approche, la foule fit un grand silence. La grande barbe blanche était la seule trace encore reconnaissable du fier vieillard qu’ils avaient connu.  Un enfant tenu dans les bras de sa mère perdue dans la foule des badauds s’écria  incrédule:

- C’est lui Somba ?

Clément dut  faire appel à deux de ses  acolytes pour pouvoir le traîner avec son banc de bois. L’homme quasiment inconscient ne semblait même plus voir la foule. Il semblait chercher ses juges assis pourtant juste en face de lui. L’archidiacre à la droite de l’évêque se leva solennellement et prit la parole d’une voix caverneuse qui calma aussitôt la foule qui s’était mise à médire du triste spectacle…   

- "Les hérétiques doivent être jugés par l'Église avant d'être remis au bras séculier".

Il désigna Clément Jouënne, et poursuivit :

- Clément Jouënne,  dans notre bonne ville d’Avranches, sera le bras  de  Dieu  pour exécuter la sentence de l’Eglise.

   



 



           

         

 




.Allibert à son tour se leva en s’appuyant sur sa crosse :

- La procédure inquisitoriale se compose de six parties : le temps de grâce, l'appel et la déposition des témoins, l'interrogatoire de l’accusé, la sentence de réconciliation de l’hérétique repentant et la condamnation de l’entêté, et enfin l'exécution de la sentence…

Quelques échevins échangèrent un regard surpris. L’un d’eux, Robert de Vaumoisson, premier du rang et  ami notable du ménestrel  Galfand se disait que leur évêque était bien audacieux de se substituer à l’instance de l’Inquisition, ce tribunal itinérant désigné par le Pape dont relevait la plupart des affaires d’hérésie. Tous s’étonnaient qu’on ait pu instruire en si peu de temps une affaire en sorcellerie alors que l’accusé n’avait été arrêté  que trois jours auparavant.  Qu’il n’y ait pas d’avocat était chose courante dans les procès en inquisition, mais qu’on ne produise aucun témoin à charge, cela était plus rare. Ils attendirent avec impatience l’acte d’accusation. Ce fut l’archidiacre qui à nouveau prit la parole  après que l’évêque se soit rassis avec un petit air satisfait :

- Il est avéré que le charbonnier Somba, du village des loups s’est rendu coupable de sorcellerie  et de pacte avec le malin en usant de magie et de poisons divers, champignons vénéneux, ergot de seigle, absinthe, bulbes de papaver somniferum,  noix de muscade et autres plantes hallucinogènes  dans le but de se rendre maître des âmes et des corps  afin de les fourvoyer. Dans la semaine  qui succéda au grand raz de marée , déluge déclenché par la colère de notre Seigneur Dieu  pour engloutir les galeries forestières où se complait la Tarasque nourrit par les hordes païennes qui hantaient jusqu’alors la forêt de Scissy,  le charbonnier Somba fit absorber par ses congénères un breuvage maléfique. Puis ils les entraîna jusqu’au village le plus proche, celui de Karol, peuplé de paisibles chevriers. Pris d’une folie diabolique, ses  bûcherons meurtriers mirent feu à toutes les chaumines, étables, bêtes, fourrages et grains et y jetèrent dedans, hommes, femmes, vieillards, enfants de sorte que pas une des 183 âmes que comptait ce hameau  ne furent épargnés. Non content de cet holocauste,  Somba  incita tous ces congénères meurtriers  à fuir la vengeance de Dieu. Il  lança cette horde de pillards sur les chemins du duché afin de continuer à perpétuer d’autres crimes horribles pour plaire à l’archange félon, Lucifer, porteur d’incendies et de fausse lumière. Depuis tout ce peuple n’a pas été revu.