Chapitre 11

Leïf avait la sensation d’étouffer. La bête sur le dos de laquelle on l’avait installé faisait de brèves  ruades qui le secouaient comme une prunier. La tête dans le sac, les mains liés derrière le dos, une migraine épouvantable que lui avait procuré cette drogue qu’ils s’étaient administrés eux-même en se désaltérant imprudemment à cette gourde innocente suspendue dans leur geôle. Il s’en voulait de l’avoir fait boire aux deux autres. A moitié groggy il se demandait ce qu’ils étaient devenus. Et surtout où l’emmenait-on ? Il entendait à proximité des voix d’adultes à moitié assourdies par le gros sac de jute qui l’étouffait. Il n’arrivait pas à comprendre le patois qui s’échangeait mais ça discutait ferme  entre eux. Il comprit que les hommes marchaient  à pied en butant dans les pierres du chemin et qu’ils peinaient à diriger leurs bêtes qui semblaient se montrer un peu rétives. Il se demandait dans sa frayeur depuis combien de temps on les menait à ce train. Alors il espéra qu’on ne l’avait pas séparé de Per et d’Alrun, et que c’était bien son frère et sa sœur qui composaient le chargement des autres bidets. Mais il n’osait pas encore les appeler de peur de se trahir. Il valait mieux continuer à faire le mort. Il se mit à compter dans sa tête pour évaluer tant bien que mal, la distance qu’ils étaient en train de parcourir. Au moins ça l’occupait et lui permettait de refouler un peu l’angoisse extrême qui l’étreignait et qui ne cessait d’augmenter au fur le à mesure que les questions affluaient à son esprit…

- C’est où s’t’endroit où faut livrer les drageons ? S’enquit Bénouet,  le plus jeune de la bande, un adolescent boutonneux filiforme qui ne devait pas avoir beaucoup plus que quinze ans.  

- Tais-toi, malheureux, personne ne doit savoir ce qu’on transporte ! s’exclama le plus gros de trois qui soufflait à suivre le rythme de ses  accolytes.  Mabire était aussi le plus vieux  mais aussi le plus salace et c’est pour cette raison que le borgne l’avait choisi pour mener la caravane. Il pouvait aussi mieux contrôler son obédience, et surtout sa discrétion sur toute l’affaire. Il savait comment le récompenser. Le vieux s’était d’ailleurs arrogé d’autorité le commandement de cette expédition.

Le troisième, le plus taciturne, ne pensait qu’à satisfaire ses besoins primitifs parmi lesquels il plaçait en premier le boire et le manger. Il restait pourtant mince comme un fil et ne payait pas de mine avec sa barbe de dix jours et des dents pourries qui lui laissaient l’haleine fétide.


- Transmets au porcher que je serais au rendez-vous fixé, mais que le bonhomme ne se méprenne pas, c’est moi qui fixerait le prix de ce jugerait bon de payer et qu’il ne s’avise pas de quelque forfanterie, j’aurai donné mes ordres et toute la région sera quadrillé par mes cavaliers. On ne commande pas à Crotoy. Dis lui aussi que son silence est le meilleur garant de la réussite de l’affaire, si affaire il y a. Ceux qui parlent trop, au moins,  on prend plaisir à leur brûler la langue. Va regagne Genêts au plus vite et fais moi savoir la réponse s’il y en a une

Puis il tourna les talons pendant que le cavalier rejoignait son cheval sans demander son reste …

Et dans la nuit qui s’appesantissait sur la colline des Abrincates, on vit, sous les rempart dévaler la pente, un cavalier solitaire portant le message qui allait livrer les fils et fille de Quockelunde à l’appétit bestial de l’évêque Allibert, lié par le crime à son lieutenant, le vil Crotoy qui tirait les ficelles d’un complot encore plus satanique ….


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Fau  (Hêtre Tortillard)