-Balivernes , rétorqua Tola !

- Les dunes restantes  seront balayées par les marées, poursuivit l’ancêtre,  surtout maintenant que c'est là, et toute  la belle forêt de Scissy ...

Sa voix se voila et un bref éclair de tristesse balaya le regard de l'ancien au souvenir de cette belle futée de chênes et de pins qu'il avait jadis parcourue en descendant les cours capricieux de la Sée , de la Sélune, à l'affût d’un gibier foisonnant de cerfs et de sangliers, capturant à l’occasion, dans les mares, les saumons piégés par la marée. Il continua, très affecté :

- Là voilà maintenant engloutie à jamais sous les foudres du ciel .

- Voila pourquoi Allibert a pris not' bois, la belle affaire ! s’exclama  Ipona, pour flotter sur le nouveau  lac et rafler tout ce qui y flotte.  Peut-être même qu’il veut s’y construire une maison dessus…

On ne savait vraiment pas trop à ce qu’ elle pensait en disant cela. En tout cas, elle louchait fortement sur les pièces qui  brillaient tellement sur la table. Il fallait peut-être bien mieux penser à les cacher . Elles pouvaient en tenter plus d'un . D’emblée,   elle s'en empara pour les recompter. Et personne n’y trouva rien à redire. De tous, c’était bien elle la meilleure trésorière. Somba se leva:

-L'est tard j'allions m'coucher, d”main f'ra jour, j'verrons plus clair …

- Nous irons à la foire à Avranches c'te semaine pour chercher c'te bête, viendrons bien à glâner d'autres renseignements, conclut Tola.

Il prit  dans ses bras Cello qui  dormait déjà, affalé sur la table. Celui-ci n’avait pas résisté  aux puissants envoûtements du contenu de la topette. Au bout du deuxième verre, sa tête avait roulé sur la table et il s’était mis presque instantanément à ronfler et de ce fait n’avait pas pris part à la conversation.  Tola alla le coucher sur le bas-flanc et s’allongea à ses côtés. Bientôt , Ipona les y rejoignit non sans avoir dissimulé leur trésor dans une potiche, en ayant eu bien soin de couvrir le feu. Somba , lui , étant donné son grand âge bénéficiait du lit-clos quand il ne dormait pas dans son retirot sous l’appentis. Sur la table, il ne restait plus que le flacon renversé, vide, et les quatre verres à thé.

Quelques  braises rougies sous la cendre jetaient leurs dernières lueurs. Elles résistaient encore à s’éteindre tout à fait. Cavale s’ébroua  dehors, dans l'enclos .


Au matin , Cello était tout à fait remis de ses excès de la veille. Il décréta qu'il irait à la pêche. Personne n'était dupe que sa curiosité reprenait le dessus ; depuis les révélations de la veille, il brûlait de revoir la mer. Alors il s'arma de la bichette de Somba qui était encore bien trop grande pour lui. Il déclara qu'il irait pêcher devant les dunes sous les buttes d'or. On savait pour cette fois du moins où il serait parti. Or il n’avait pas l’habitude de livrer ses intentions préférant généralement faire ses coups en douce. Mais il ne devait pas en mener bien large. Pour le rassurer, Somba alla détacher son gros chien berger, Buba qui l’accompagnait toujours dans ses virées lointaines.  Il lui faudrait bien marcher une lieue et demi, c’est  à dire  au moins trois  tours de sablier (1h et demie) pour y arriver.  Avec Bouba, l'enfant ne risquait rien  à priori. Sauf que le chien aimait courir les lapins et que ce n'était pas une mince affaire, alors, de le rappeler. Somba  fit remarquer à Cello  qu’il ignorait le moment de la marée pleine ce à quoi Cello lui rétorqua que, si la mer était haute, il  attendrait. Puis il s'en alla sans autre façon, laissant  Ipona très inquiète, toute chagrinée par cet succession d’événements.

Le chemin qui menait aux dunes était peu fréquenté: il traversait une succession de landes et de fougères entrecoupées de reboisements que les fermiers entretenaient pour assurer leur bois de chauffage. Là paissaient parfois quelques moutons et quelques chèvres. Les gens du pays utilisaient assez fréquemment  ce chemin assez large pour laisser passer le charroi qui allait ramasser  sur les plages et aux embouchures des petits fleuves, les algues et les tangons dont ils se servaient pour amender leurs champs. De profondes ornières où bourdonnaient les mouches marquaient encore leur passage. Sur les falaises dominants la mer vivaient encore quelques familles frustres  de chevriers et de pêcheurs. On prétendait même que certains étaient un peu orpailleurs. Le chemin conduisant à leurs masures croisait celui de Cello, mais il hésitait à s’y engager.


La bichette de Somba © 1993