Après tout, le démon de l’évêque était bien utile pour faire sortir de la circulation, les hérésies et les frénésies qui auraient gâté la réputation  des bons  paysans du voisinage trop heureux de voir disparaître d’ultimes témoins de leurs violentes exactions .  

Mais cette fois-ci, connaissant les désirs irrépressibles d’Allibert, il allait lui procurer une marchandise qui pourrait bien ruiner dans le voisinage tout le prestige de l’évêque. Si par hasard le bon peuple apprenait que de fiers enfants de nobles avaient subi les pires supplices de la part de l’homme d’Eglise qu’ils avaient élu à la tête de leur évêché, Crotoy ne donnerait pas cher de sa peau.

Or Crotoy se doutait que ces enfants n’étaient pas tombés du ciel ici par hasard. Lui aussi avait établi la relation entre leur apparition et le soudain raz-de-marée qui avait submergé la forêt de Quokelunde. Il y avait fort à parier que ces providentiels pastouraux en provenaient. Par quel prodige avaient-ils survécu au déluge ? Il n’en savait rien mais il voulait en avoir le cœur net.

Il s’enquit auprès du soudard des conditions que le Borgne n’avait pas manqué de renseigner pour qu’il puisse mieux juger de l’affaire qu’on lui proposait. L’homme tenta lui aussi de se faire valoir pour le dédommagement de sa course. En échange de son silence, il lui donna 12 deniers, c'est-à-dire un sou, que le soudard empocha sans broncher

-  Il vous attendra à la Croix de Montviron au crépuscule de la nouvelle lune mais il a bien précisé de venir seul. Sinon ses guetteurs l’en avertiront. Il pourra alors vous conduire voir les trois pièces. S’il vous en convient, il demande, pour chaque petit salopiot le double du prix habituel et pour la femelle, qu’il considère plus rare et plus recherchée, il demande le triple … Si l’affaire se conclut, il vous les fera livrer à un autre endroit qu’il vous révèlera alors… Telles sont ses conditions ! Je ne fais que répéter Monseigneur.

L’homme sentait que la colère qui montait au front de Crotoy n’était pas feinte. Crotoy pensait que le Borgne devenait trop gourmand, mais au regard de ce que l’affaire promettait ce n’était pas si cher payé. Il fallait par contre éviter de laisser trop de témoins dans ce genre de transaction. Il faudrait, après la conclusion du marchandage, qu’il s’occupât sérieusement du Borgne et de toute sa communauté, ce qui lui faisait envisager une expédition d’envergure qui nécessiterait la mobilisation de la plus grande partie de ses gens d’armes, tous mercenaires  qu’il faudrait bien sûr récompenser à sa juste mesure.



- Je ne les ai pas vus encore Monseigneur, mais le porcher qui me les a vantés les a décrits comme des petits jésus tout abandonnés par leurs parents. Ils s’étaient aventurés seuls sur les chemins quand ils sont tombés entre les griffes du maître du village, une espèce de gros bahoué, réputé borgne …

- Je connais ce borgne, il vient jusqu’à  l’évêché vendre ses bêtes les jours de marché…

Crotoy avait déjà compris. Ce n’était pas la première fois qu’il traitait avec le Borgne. Celui-ci lui fournissait parfois quelques chiards dont les familles pauvres ne pouvaient assurer la subsistance. Enfants des viols, des incestes et d’innommables trafics qui se perpétuaient dans la lande dont le chef de la tribu qui contrôlait tout et auquel rien n’échappait, savait trouver profit.

Parfois les filles-mères venaient encore le trouver, la nuit tombée, pour espérer tirer quelques miettes de la revente de leur progéniture qui partirait définitivement derrière les murs d’une humide abbaye. Le borgne les rassuraient en leur garantissant le bien-être et le confort des leurs rejetons qui seraient bien nourris par les moines. Elles ignoraient la plupart du temps les sévices que leur ferait subir Allibert pour satisfaire ses caprices…

Mais la chair fournie était souvent chétive, fiévreuse, maladive, galeuse et pelée. L’évêque en abusait, les usait vite puis les délaissait, lassé par leur trop grande fragilité. Comme un vampire, il lui fallait toujours du sang neuf pour lequel il pouvait payer un bon prix.

Mais cette fois, la proposition était alléchante. Les enfants blonds, s’ils étaient tels qu’on lui décrivait faisaient figure d’exception. C’étaient manifestement des produits de luxe à la hauteur des exigences les plus pointues du prélat pour assouvir ses vices les plus inavouables.

Cette monnaie d’échange que ces enfants représentaient pour Crotoy lui permettrait d’accroître son emprise sur l’évêque jusqu’à le contraindre à une telle dépendance qu’il en perdrait envers lui ce ton hautain et qu’il en viendrait à le supplier comme un mangeur d’opium rampe pour une pâte de chandoo. Crotoy savait que cette flétrissure de la personnalité de son évêque finirait par entacher gravement l’aura de sa charge. Le bon peuple commençait d’ailleurs à se douter de ses vices. Mais tant qu’il s’agissait de créatures venues de nulle part, à peine sorties des limbes, on ne se souciait pas trop de morale.