On ne pouvait pas vivre seulement des heureux souvenirs du passé. Ils conservaient pourtant la mémoire de leur jeunesse insouciante trop vite étouffée. La guerre les avait contraint à constater la brutale réalité en face, à toucher le fond des choses et des êtres, elle avait changé fondamentalement leur conception de la vie, même s’ils en conservait les principes fondamentaux résultant de leur éducation judéo-chrétienne. Vivre vite avait pris tout son sens.

Ils étaient pourtant toujours en quête d’une âme sœur. Ils gardaient au plus profond leur fragilité humaine, l’angoisse du vide de leur solitude, et beaucoup, le désir physique. C’était des sujets aussi graves qui effleuraient  pudiquement dans leurs conversation.

Dichtung und Wahreit ! Goethe.  Mathieu se demandait en écrivant ces quelques mots, si ce qu ' on appelle "poésie" n’était pas simplement le plaisir que l’on éprouvait à envelopper la vérité de manière à la présenter de façon attrayante au lecteur, non pas forcément plaisante, mais sensible, doublement révélatrice: révélatrice d’une sensibilité qui s'exprime, celle de l ' auteur , et d ' une sensibilité qui se cherche, celle du lecteur qu'il s'agit de toucher. Mais quand les deux sensibilités étaient déjà au même diapason, la vérité n'avait plus besoin de tout cet appareil et le langage s’efforçait alors à plus de discrétion... Il n ' y avait plus qu' à éviter le malaise qu’inspirait parfois la crudité des mots...

Plus librement ils parlèrent de leur avenir, de leurs projets, des façons qu’il faudrait mettre en œuvre pour les réaliser. Beaucoup de courage leur serait nécessaire. En 1923, paraissait le « Réveil des morts » de Roland Dorgelès où leurs anciens, ce qui avaient vécu la grande guerre s’était trouvé aussi confrontés au mur de la reconstruction. Pour le jeune Pierre, qui allait retrouver les banc de la faculté des sciences, après avoir bourlinguer sur les routes de Prusse Orientale, à Mathieu de se retrouver devant une classe de trente adolescents après cinq  ans et plus de fortunes diverses, juste au bord de l’abîme. Ils étaient tout deux d’accord sur un point. Le monde était en perpétuel devenir. D’ailleurs autour d’eux tous, chacun à  sa façon , appréhendaient maintenant ce retour, pourtant si ardemment souhaité . L’inaction qui leur était imposée dans cette horrible caserne agaçait davantage leur immense impatience.

Présentement, leur sécurité relative, l’absence de soucis matériels, relâchaient leur cohésion. Ils devenaient plus aigris. Eux qui étaient si solidaires ne se supportait plus. Comme cette scène dans le film de Renoir « La grande Illusion », thème repris dans « Le caporal épinglé » en scène finale, insensiblement chacun retrouvait sa classe que le grand chamboulement de la guerre avait dérangé.  Cette attente fébrile entre deux états ne pouvait plus durer.



 LE  RETOUR  -


  - La ligne de démarcation - Alversdorf -

 Pour une fois, la chance leur sourit. Leur bataillon était appelé le premier à quitter Magdebourg. A la satisfaction que L’aspirant Mathieu éprouvait se mêla bientôt le souci de devoir mettre un terme aux intrigues de ceux d’autres bataillons qui essayaient de se faufiler parmi eux, pour gagner un jour, deux peut-être. Les Russes n'avaient pas alors  les moyens de transport suffisants pour assurer le transbordement de plus d'un bataillon par jour. Pour certains, l’attente était devenu insupportable

C’était en camion qu’ils devaient en effet franchir la ligne de démarcation qui les séparait de la zone américaine où était établi le centre d' accueil français d’Alversdorf. L'embarquement s' opèra rapidement :  la police militaire russe les avait pris en charge. Elle semblait efficace et bien rodée... Leur allégresse faisait plaisir à voir ; ils n’essayaient plus de la dissimuler aux camarades qu’ils quittaient: elle serait bientôt la leur. Le voyage promettait d'être court. Ils se juchèrent debout dans les camions, des GMC américains quasiment neufs que leurs chauffeurs russes, excités comme des gamins, s' employaient à conduire le plus vite possible, surtout soucieux de montrer leur dextérité. De place en place une "amazone" soviétique juchée sur un frêle piédestal, règlait la circulation , baissant ou relevant  d' un geste automatique son petit fanion rouge.

Fut-ce un effet du hasard, la route était barrée devant eux et ils durent emprunter une voie secondaire... Ce détour leur valut de traverser précisément le village de Kleinwanzleben. La route se faufilait entre les énormes bâtiments de la sucrerie où, quatre ans plus tôt,  le jeune aspirant avait failli être emporté par un torrent de betteraves. Tout ému, il racontait son aventure à ses camarades grisés par la vitesse du camion. Mais plus personne n’écoutait. Tous s’en foutaient : il n’était plus temps d’évoquer le passé…


Passage de la Ligne de Démarcation 1945