Il reprit un moment sont souffle et reprit :

- Je te conjure, Satan,  qui trompes le genre humain, reconnais l'Esprit de la vérité et de la grâce, qui repousse tes embuscades et embrouille tes mensonges
Va-t'en de cet humain créé par Dieu

Puis il se tourna vers Clément Jouënne :

- Et  maintenant bourreau, fais ton office.

Alors l’homme et ses acolyte s’emparèrent des torches qui se consumaient aux quatre coins et mirent le feu aux fagots. Bientôt une épaisse fumée se dégagea qui étouffa rapidement  la vue horrible du supplicié dont le corps s’enflammait, et les râles du condamné dont les poumons s’asphyxiaient. Il se passa alors un événement qui figea la foule de stupeur. Un loup immense, venu de nulle part s’avança entre la ligne des gardes qui entouraient et qui tout absorbés par le spectacle incandescent ne le virent d’abord pas.

C’était un vieux mâle de Krivoï qui n’avait plus qu’un œil. Il s’assit tranquillement face au  bûcher et ceux de la foule qui étaient les plus proches auraient juré que le dernier regard de Somba vivant, au summum  de sa douleur se portait vers l’œil unique du fauve et quand sa tête retomba en arrière, le loup se mit à pousser un hurlement si puissant, si effrayant et si glaçant, que nul, ni Clément Jouënne, ni ses acolytes, ni même aucun des soudards  mandatés pour  l’exécution  n’osèrent rien tenter pour se saisir de l’animal qui, en deux bonds, s’esquiva vers la sortie de la ville sans que rien  ni personne n’eut pu entraver sa fuite.

Crotoy qui était assis à proximité des juges,  retrouvant ses instincts de chasseur fut le premier à réagir. Il interpella ses hommes qu’on lui amenât son cheval et tenta de se mettre en selle à la poursuite du loup. Sans succès. Le loup avait franchi les portes et le capitaine eut juste le temps de voir sa silhouette canine se profiler sur la pente déserte qui descendait vers le fleuve…


Il fit une pause pour laisser la foule digérer toutes ces révélations. On entendit alors monter du public quelques cris de haine et de vengeance :

- A mort l’incendiaire !

- Qu’on écartèle ce démon !

- Qu’il brûle à son tour en enfer !...

L’archidiacre leva la main pour faire taire les plus excités :

- Les gens d’armes du Seigneur Crotoy ont heureusement mis la main sur cette âme  égarée pour la remettre aux hommes d’église afin qu’elle se réconcilie avec notre  Seigneur Dieu et  qu’il reconnaisse ses fautes et péchés et qu’il fasse amende honorable. Hélas, cet infâme mécréant a renié ses crimes, persistant dans son hérésie et refusant la grâce de l’église. Le tribunal du diocèse se déclare donc incompétent à déclarer sa sentence et confie son âmes à Dieu, charge au bras séculier de purifier le corps de  l’impie par ses propres flammes.

Le supplice du bûcher : la sentence était prononcée. Il y eut dans la foule une grande clameur de satisfaction; il n’était pas venu pour rien.

A ce moment, il sembla que Somba prit conscience de tout ce monde autour de lui. Il ne paraissait pas surpris. Peut-être s’attendait-il à ce qu’un jour, cela finisse comme ça pour lui. Il ne pouvait plus reconnaître quelques uns des individus, ici présent, qui le contemplaient et qu’il avait bien pu soulager, un jour de leurs misères humaines: maux de dents, entorses, fractures diverses, diarrhées cholériques, toux bronchiques,  pelades et bien d’autres encore.

Ces individus-là n’osaient rien dire de peur qu’on les lapide, qu’on les piétine, qu’on les déchire  dans l’aveuglement meurtrier  qui caractérise ces nuées de moutons qui n’hésitent pas  à se jeter  du haut des falaises confiantes dans un bélier fanatique.

Clément s’avança aidé de ses deux acolytes afin d’élever le louviers en haut du bûcher. Somba s’avança toutefois tout tremblant sur ses jambes gonflées qui refusaient de le porter. Il   parvint cependant, refusant toute aide et  tendu par  sa seule énergie à gravir chaque degré qui le menait la mort. La foule retenait son souffle. Il refusa la cagoule que Jouënne tentait de lui ramener sur le visage. Puis le bourreau redscendit du bûcher.

L’évêque Allibert se leva s’appuyant sur sa crosse, la main gauche appuyée ostensiblement sur le stigmate que lui avait laissé sur le front le doigt de l’Archange Mikaël et prononça ces paroles :

-    Je te conjure, Satan, ennemi du salut des hommes. Reconnais la justice et la bonté de Dieu le Père, qui, par son juste jugement a condamné  ton orgueil et ton envie ;
Quitte ce serviteur (cette servante) de Dieu.




Loup de Krivoï - PeriyarNP - 1984 19484 PeriyarNP fèv