Le grand Trek (résumé) La colonne de prisonniers quitte le Stutthof fin janvier  pour s’enfoncer dans les marais de la Basse Vistule en pleine débâcle. La Wehrmacht tente de rompre l’encerclement de l’armée rouge autour de Dantzig. Le groupe de prisonniers de l’aspirant Mathieu est contraint d’abandonner le traîneau que la fonte des neiges a rendu inutile. Ils approchent du grand port polonais jusqu’à une distance de quatre kilomètres. Mais toujours l’entrée dans la ville est retardée. Soudain, Le Rittmeister Von Tobles qui commandait la colonne leur annonce que les prisonniers russes vont être séparés de leurs homologues français. La colonne était disloquée. Les 7 compagnons  décident alors de  se cacher dans une ferme mais ils doivent se résoudre à abandonner leur projet risquant de compromettre la famille qui les hébergeait …

Ils bouclèrent aussitôt leurs sacs, puis firent leurs adieux au "toubib" encore trop faible pour pouvoir les suivre. A ses côtés restait l’infirmier dévoué... Ils déchiffrèrent dans son regard toute l'inquiétude qu'il éprouvait à les voir partir , cherchant à la dissimuler sous un optimisme jovial. Longuement il serra la main de chacun. Puis ils prirent congé de leur hôtesse qui tenta une ultime fois de les retenir, se confondant en excuses, des larmes mouillant sa voix... Ils l’auraient volontiers prise dans leurs bras pour la consoler… Alors, pour cacher leur confusion, ils brusquèrent leurs adieux... Une fois dans la cour, se retournant une dernière fois, ils l’aperçurent  un peu voûtée dans l' embrasure de la porte qui  roulait entre ses doigts l' ourlet de son tablier tout en essuyant furtivement ses larmes... L'aîné de ses bambins, guère plus âgé de dix ans, écrasait son visage contre la vitre, agitant machinalement la main en signe d' adieu ...

LA  " REPRISE "  -

Ils ne cherchèrent pas à se dissimuler, à emprunter des voies détournées , mais reprirent tout simplement la grand-route: c'était la meilleure solution pour rencontrer une colonne de prisonniers à laquelle ils pourraient se mêler, en toute discrétion... Le problème était de savoir quand ils en rencontreraient une, car, au fur à mesure des évacuations des camps, elles se raréfiaient.

 Ils avaient à peine parcouru un kilomètre qu’ils tombèrent sur un sous-officier de la Waffen S.S. en tournée d' inspection... Ils ne cherchèrent pas à l' éviter et l'air le plus naturel du monde, s’efforcèrent de répondre calmement à ses questions... Où allaient-ils ? Ils n'en savaient rien... Ils avaient perdu la colonne à laquelle ils appartenaient… Ils essayaient désespérément de la rejoindre... Peut-être pourrait-il les renseigner ?

 Evidemment le SS l’ignorait ... Etonnamment pourtant, il n’avait pas l'air d’un mauvais bougre,  et notre attitude désinvolte le désarmait passablement... Un peu plus d’ailleurs, il allait les laisser filer... Pour l’instant, il hésitait , mais la consigne restant la consigne, il se devait de les ramener à sa Compagnie. Il les invita donc à le suivre. Avec lui ils rebroussèrent chemin jusqu'à Karthaus...

 Lourdement, la porte de la Kommandatur se referma sur eux...  Ils étaient là, tous les sept, assis sur le plancher d' une pièce aux murs dénudés où on les avait introduits... Même pas un portrait du Führer pour leur tenir compagnie !

Ils se concertèrent à voix basse sur la pertinence les réponses qu’ils devraient fournir à l' interrogatoire qu’ils ne manqueraient pas de subir. Mais, de fait, l'officier de service, préposé à cette tâche, n’allait  leur poser que quelques questions de routine... Apparemment celui-ci n'avait pas de temps à perdre... D' ailleurs tous les suspects de leur acabit lui chantaient toujours le même refrain: tous avaient perdu leur colonne, toujours dans le même secteur, justement, pendant la traversée du "Corridor"... Ils apprirent ainsi qu'une centaine de prisonniers avait eu l' idée "lumineuse" d'y chercher refuge, en attendant l' arrivée des Russes... Il leur dit qu’il ne se laisserait pas abuser... Ils allaient être remis entre les mains de la Wehrmacht !... Ils ne comprirent d' abord pas très bien ce que cela signifiait. Mais déjà , encadrés de sentinelles, ils durent reprendre , avec deux ou trois autres, "ramassés" comme eux sur la route, le chemin de Seerezen. Dans ce village ils retrouvèrent une centaine de prisonniers français ou polonais, cueillis dans les mêmes conditions qu’eux, qui tous se demandaient à quelle sauce ils allaient être mangés !... Mais ils n’eurent guère le temps de se communiquer leurs impressions. Comme s'il n'attendait plus qu’eux , le convoi s' ébranla... En rangs par trois, militairement encadrés, ils prirent la route du Sud, qui de Dantzig les mèneraient directement  vers le front Russe ! Ils finirent par comprendre qu’ils allaient avoir le privilège de se battre enfin pour Dantzig, ou, plus exactement, de participer à la défense de la ville, en prêtant leurs concours "gracieux", mais cette foi,  au profit des  glorieuses troupes du IIIème Reich !.

 Cet honneur ne leur causa pas une joie immodérée ! C’était à peine à peine si ils osaient s’entreregarder pour  échanger leurs sombres pressentiments.

 Cette fois, la partie allait être sérieuse, et ils se demandèrent bien comment ils allaient s’en tirer...

 



Moi, René Tardi vol 2- Tardi 2014