GARDSCHAU  -

Le canon avait recommencé à tonner. De Gardschau , où ils arrivèrent en fin d' après-midi, ils entendirent nettement les coups d'arrivée auxquels répondaient sporadiquement, les aboiements stridents des batteries allemandes. Le Commandant de la Compagnie à laquelle ils étaient affectés, un grand escogriffe braillard, les reçut - sans aménité - dans une vaste cour de ferme où ils avaient été rassemblés : pour lui nous étions tous des traîtres en puissance... qu' à cela ne tienne : il saurait nous mater... les hommes qui l' entouraient étaient en rien mieux disposés à leur égard... Ils le virent tout de suite à la façon dont on les repoussait , à coups de crosse, dans une grange où finalement on les enferma, insuffisamment  rassasiés d' une soupe infecte... Ils ne dormirent guère de la nuit .

 Dans l' air humide et glacé du petit matin on leur distribua des pelles et des pioches... Ainsi ils étaient promus au rang de "pionniers". Ils devaient creuser des tranchées, des abris pour soldats, derrière la ligne de combat: c'était le principe même de la "défense élastique" qui composait le "leitmotiv" des communiqués allemands depuis Stalingrad... https://soundcloud.com/inafr/la-d-fense-lastique


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"La position que nous allions organiser allait être la base de départ de la contre-attaque victorieuse, après le repli temporaire auquel les troupes allemandes avaient été contraintes pour raccourcir leurs lignes logistiques..." Tandis que le Capitaine nous sortait sa " rengaine ", l’aspirant Mathieu sorti du rang et, par l'intermédiaire de l' interprète désigné, tenta de lui expliquer les raisons pour lesquelles cette "respectable" occupation  ne leur paraissait pas compatible avec leur statut de prisonnier de guerre, et encore moins avec leur qualité d' aspirants (qui sont assimilé aux officiers et donc dispensés par la Convention de Genève des travaux forcés)... Cette interruption fit sortir de ses gonds cet "honorable gentleman" : il éructa, il écuma, il devint rubicond,  bref, il éclata en injures contre leur "ramassis de bons à rien "...Vous méritez tous d’être fusillés ! » Il regrettait, pour sa part, la folle mansuétude dont on avait fait preuve à notre égard jusqu’ici. Cependant de solides gaillards firent rentrer l’aspirant dans le rang usant de leurs arguments percutants... Le moment était sans doute mal choisi et  il aurait eu très mauvaise grâce d' insister... En colonne par trois ils prirent alors la direction du front... Leur chantier s'ouvrait à deux ou trois kilomètres du village, en direction de Starogard , occupé selon la rumeur par des troupes russes. Aujourd' hui , par bonheur le front était calme... Par contre le sol était profondément gelé: ils avaient l' impression de creuser dans du béton... A peine s’arrêtèrent-ils , pour souffler un peu, que déjà la chiourme leur tombait sur le dos... Rien de drôle dans tout ça... d' autant plus qu’ils se sentaient l' estomac vide : les rations qui leur avaient été distribuées étaient plus que maigres ! Combien de temps allaient-ils tenir à ce régime ?... Ils n' osaient pas trop en parler... Dans quel guêpier Mathieu avait-il entraîné son frère Pierre, le STO... Celui-ci lui adressa malgré tout un sourire qui le réconforta.

" Schicksal! Mektoub! »  Ils seraient au moins tous les deux pour l' affronter...  Mais qu'adviendrait-il quand  les Russes lanceraient réellement leurs attaques ? ... Leurs trous leur serviraient de tombeaux ! ...

Le soir ils rentrèrent épuisés à la grange. Ils avaient pourtant réussi  à déjouer un moment  la surveillance de leurs gardiens, et, en compagnie de quelques prisonniers polonais, avaient repéré aux environs immédiats une ferme où ils allaient pouvoir se restaurer un peu. Curieuse ferme, en vérité, où les prisonniers polonais étaient les rois. C’est ici d' ailleurs et pour l’unique  fois de toute leur captivité qu’ils rencontrèrent des Polonais mieux traités que les Français.  C’étaient sans doutes parce que ceux-ci travaillaient avec plus d’ardeur sans rechigner: ils n’ignoraient pas qu'ils n'avaient rien de bon à attendre des Russes ... Pour l' instant ils s'activaient à faire cuire des patates sur un fourneau mis à leur disposition ... L' odeur en était alléchante... Mais on n'avait rien sans rien... et les français allaient s’en retourner leurs poches vides... Enfin quelques-uns finirent par se départir de leurs montres, leur bague ou leur alliance... Quelques uns qui se dévouaient pour les autres... comment ne pas les louer puisque leur "sacrifice" allait leur permettre d'assouvir un peu la faim de tous...  D’autres liens avec d’autres aspis furent ainsi tissés.



Moi, René Tardi vol 2 -  Tardi 2014