Dans le groupe, Mathieu avait repéré trois autres aspirants. Rapidement ils firent connaissance, échangèrent quelques informations.. En fait, il y en avait un quatrième tout juste entr'aperçu... Celui-ci faisait un peu "bande à part".  Il semblait d'ailleurs bien décidé à se faire la belle et allait réussir dès le lendemain à leur "fausser compagnie" ... Officiellement ils se trouvèrent donc cinq Aspirants reconnus...La réalité était toute autre puisque il n’y avait que deux membre du groupe qui pouvaient vraiment prétendre à ce grade. Jarrin , un meunier de Saône et Loire , muni d'un solide accent du terroir qui lui faisait bizarrement rouler les "r ", doué (mais ici c'était plutôt une tare) d' un insatiable appétit qui lui inspirait un flair irremplaçable pour dénicher les sensationnelles découvertes culinaires dont il faisait aussitôt partager le fruit à la communauté. Des deux autres copains, le premier était à l’origine un adjudant qui avait trouvé le galon d'Aspirant plus seyant. Il exerçait la curieuse profession de "Fakir" dans le civil. Son nom de scène : Le Célèbre "Siva" …  Rien d’étrange alors si son regard prenait parfois d'étonnantes expressions... mais  ses pouvoirs auraient-ils la force d’envoûter le sinistre capitaine ?! Ils en doutaient... Un moment, il daigna leur faire le récit de sa vie. C'était un tissu d' incroyables aventures qui l' avaient mené de la "Foire du Trône" au "Cabinet" qu' il occupait hier encore, avant-guerre, sur un grand boulevard parisien... Dans toutes ses élucubrations  ils éprouvaient  quelques difficultés à discerner le vrai du faux... lui-même ne semblait plus très bien en faire le tri... Il leur révéla cependant un certain nombre de "trucs" sensationnels. Il lisait, à l'occasion dans les lignes de la main... Mais surtout ses extravagances leur faisaient oublier tous les dangers qui les entouraient... Le dernier pseudo-aspi, sergent-chef de réserve de son état, parisien lui-aussi, avait été employé chez un courtier ou un agent de change. Un peu froid, réservé même, mais très distingué aussi bien dans un uniforme de prisonnier, il n’affichait aucun complexe avec les Allemands avec lesquels il parlait couramment la langue dans le meilleur accent ; lui aussi avait considéré que le galon d'aspi convenait mieux à son "standing professionnel"... Qui aurait pu songer à leur en faire reproche en un temps où toutes les audaces étaient permises, et même recommandées pour mieux duper l'ennemi ?...  Ils avaient décidé d'unir leurs efforts... Le cinquième aspirant se tenant délibérément à l' écart du groupe, paraissait fort occupé à préparer sa propre évasion.

 Dès le lendemain matin ils revinrent effrontément à la charge. Ils invoquèrent cette fois, de façon plus diplomatique, par la voix de l' Aspi-Sergent-chef, qui fut affublé désormais



du titre d’Aspi-Chef , ladite convention de Genève,  et leur statut d'officiers - l’un des vrais aspis avait heureusement conservé sa plaque d' identité française où le mot s' étalait en toutes lettres-  Cela devait les soustraire à l’obligation de travailler...

L’aspi-chef argua qu’ils étaient dans l'obligation d'en référer à de plus hautes instances (Ils se demandaient bien lesquelles, et surtout comment ils auraient bien pu les alerter)…  Leur capitaine s'emporta une nouvelle fois. L’aspi-chef restait de marbre. L’impassibilité avec laquelle ils accueillirent ses "éclats" finirent cependant par l'ébranler tout autant que la crainte suscitée par la réaction (mauvaise) à son encontre d’une autorité supérieure (représenté peut-être cet officier d' Etat Major qui venait justement d' arriver ?) auprès de laquelle nous menacions illico d'intervenir .

 Les cinq Aspirants (ils avaient bien insisté sur le chiffre) seraient donc provisoirement dispensés du "Graben" (trad. creuser), mais ils resteraient affectés à la Compagnie et ne pourraient refuser en aucune façon les "corvées intérieures". Ils en allégeraient ainsi d’autant les charges qui pesaient sur leurs camarades moins gradés!... Il leur était difficile de se soustraire à la corvée de patates, espérant d'ailleurs "in petto" tirer quelque profit de cette nouvelle proximité des cuisines... Déjà Jarrin les poussait discrètement du coude ... Ils acceptèrent donc assez lâchement ce "modus vivendi ".

  A défaut de pouvoir alléger directement le sort de leurs camarades, ils gardèrent le contact et espérèrent que leur présence à la Compagnie empêcherait au moins légèrement que leur sort ne s' aggrave...


Moi, René Tardi vol 2 - Tardi 2014