Il nous racontait ses campagnes, en particulier une scène horrible qu' il avait vécue, le jour où ses "roulantes" s'étaient trouvées sous le feu des batteries russes... Un véritable carnage... au moins cinq morts, les cuisines renversées dans les trous d'obus, la vapeur qui continuait à ébouillanter les blessés... Il avait alors ramassé ses couvercles et continué de préparer la soupe sur l'unique fourneau qui n'avait pas été soufflé par la déflagration... Puis, comme de coutume, il l'avait distribuée aux hommes de corvée, chargés de la porter aux combattants de première ligne... Quand il était arrivé au fond de la marmite, sa louche avait rencontré une soudaine résistance. Il dut se résoudre à utiliser une pique pour  retirer le lourd objet  échoué au fond du jus. Lorsqu’il exhiba la forme insolite, il la reconnut aussitôt: c' était la tête de Karl, son aide-cuisinier, dont le corps décapité gisait dix mètres plus loin... Les hommes de corvée étaient déjà repartis faire leur funeste livraison … Personne, sauf lui, ne s'en était aperçu...

Décidément ce cuisinier n'avait pas trop bonne opinion de cette guerre, et savait qu’elle  allait mal finir...  «  La guerre, Gross malheur! Mais qu' y faire, sinon accepter son destin...

 Le bruit s'était répandu, pas tout à fait par hasard, que le Fakir lisait dans les lignes de la main. Dans toutes ces conditions d’incertitudes, beaucoup venaient le consulter, ouvertement ou en cachette, selon leur caractère ou leur fonction, mais tous,  toujours inquiets de leur avenir... Mais comme le Fakir ne connaissait pas un traître mot d'allemand et que la langue de Goethe lui demeurait hermétique, L’aspi-chef étant indisponible, ce fut donc à l’aspirant Mathieu de traduire les demandes et les réponses: il aurait été difficile quand même d’avoir recours aux services de l'interprète officiel! Il s’en tirait du mieux qu’il le pouvait, n'hésitant pas lorsqu’un mot lui manquait, à tricher un peu sur les réponses. Mais, les résultats de ces entretiens demeuraient surprenants: ils arrivaient deux fois sur trois à "tirer" de leur consultant, sans qu'il s'en rendît compte, suffisamment d'éléments pour lui apporter la réponse qui le satisfaisait sur ses plus secrètes préoccupations. Leur "coup" le plus mémorable fut sans doute celui de cet officier S.S. à qui ils firent admettre qu' il avait des parents juifs en Amérique du Sud. Bien entendu on lui prédit qu’il aurait toutes ses chances de survivre à cette guerre et qu’il parviendrait à les rejoindre...

Mais ces "distractions" ne les laissèrent pas à l' abri des mitraillages quotidiens qui s'abattaient régulièrement sur eux... et plus encore sur les tranchées de l'avant où travaillaient leurs camarades... Plusieurs y trouvèrent la mort. Ils les enterrèrent à la hâte, au milieu des soldats allemands tombés à côté d’eux ...



EINLAGE  -

Ce fut surtout le cas à Einlage, une position qu’ils organisèrent sur un éperon dominant le cours de la Vistule pour protéger une sorte de quai d’embarquement permettant de gagner l' autre rive.

Les avions russes les avaient presque immédiatement repérés, et il ne se passait pas un jour sans qu'ils ne se rappellent à leur bon souvenir. Leurs camarades devaient sans cesse  remettre en état les tranchées bouleversées par les bombes. Les pionniers allemands se réservaient le soin de tendre les barbelés et de disposer les mines...  Ils logeaient à quelques centaines de mètres de là non loin d'un vieux moulin délabré, dans une grange infecte dont la paille n' avait pas été changée depuis des mois... A la faveur des premières chaleurs du printemps, la vermine s'était remise à pulluler dans les paillasses. Dans leur groupe d'aspis  ils parvenaient à se tenir à peu près propres en procédant à un épouillage quasi quotidien. Leurs malheureux camarades qui partaient dès le matin en corvée n'avaient guère le temps de le faire... Ils ne pouvaient s’y consacrer que le dimanche, curieusement encore chômé, quand le soleil permettait de sortir de la grange et de procéder à un grand nettoyage. Mais beaucoup, par lassitude physique et morale, y avaient renoncé, en dépit de nos objurgations...

Cela finit par coûter la vie à l’un d’entre eux. Au début ils le crurent  malade car le médecin allemand l'avait autorisé à ne pas quitter la grange; il refusait d' ailleurs obstinément d'en sortir, continuant cependant à s'alimenter normalement. Mais au bout de quelques jours il se mit à délirer, son visage sanguin prit une teinte violacée, presque bleue... Ses camarades affolés virent nous prévenir.

Moi, René Tardi vol 2 - Tardi 2014