Heureusement ils avaient renoncé à produire la chorale, un moment envisagée. Le Sergent Bretaudeau remit alors tous ses pouvoirs, après avoir présenté son propre état-major. Mais après l’échange de salutations et de nouvelles poignées de mains prolongées, leurs "libérateurs" retrouvèrent leur air rébarbatif presque renfrogné, pour leur passer leurs consignes... Un interprète arménien les leur traduisit au fur et à mesure, et, déjà, au fur et à mesure de son énumération leurs mines s’allongèrent… D'abord , il n'était plus question de départ dans l’immédiat; quant aux restrictions apportées à leur "liberté" de circuler, elles leurs semblèrent encore plus sévères que celles de leurs gardiens allemands, et , tandis que s'opérait la dislocation, les commentaires allèrent bon train. Certains admiraient la discipline des troupes russes, d'autres, plus nombreux, s' inquiétèrent des conditions dans lesquelles allait s' opérer leur libération... Le mot même de « Libération » avait été soigneusement évité…

 Dans les jours qui suivirent, les foulards rouges disparurent progressivement et il serait bientôt  bien inconvenant de les arborer: cela fut le seul changement visible dans le camp. Certes ils étaient "délivrés" de la hantise des bombardements... mais ils demeuraient remplis d'inquiétude quand au sort qui leur était réservé.

Ils se virent pratiquement consignés sur place. Leur régime alimentaire ne s'améliora pas: la boule de pain continuait d' être de fabrication allemande et le seigle qui le composait n' en était ni meilleur, ni pire. Bien sûr ils se rendaient bien compte que leur amélioration sanitaire ne pouvait pas être immédiate, ils savaient bien que la remise en état des voies ferrées allait demander un certain délai, qu'il y avait des convois prioritaires à faire passer avant les leurs... mais rien ne leur semblait justifier l'ignorance dans laquelle on les maintenait sur les véritables intentions de leurs libérateurs... Ils se mirent à comprendre que la fin des hostilités ne signifierait pas obligatoirement la fin de leur captivité... et parfois ils éprouvaient la désagréable impression qu’ils allaient servir, sinon de "monnaie d' échange", du moins de moyen de pression pour obtenir des Alliés certaines concessions dont l'ampleur ne leur apparaissait pas encore clairement...

Bref, ils commencèrent à différencier les Russes des Alliés. Les documents diffusés par la presse, et qui leurs parvenaient en grand nombre, ces photos où l'on voyait fraterniser les armées russes et les armées alliées leurs parurent plus comme des artifices de propagande que l' expression de la réalité véritable. La suspicion dont ils se sentaient l'objet les renforçait un peu plus chaque jour dans cette idée...




Leur moral n’était décidément plus au beau fixe. Peut-être avaient-ils tant espéré de ce jour de leur libération que la désillusion qui suivait n’en était que plus amère... Par ailleurs, le courrier n’étant pas rétabli, ils étaient toujours sans nouvelles de leus familles depuis bientôt six mois . Comment avaient-elles passé ce dernier hiver si rigoureux ? Comment pouvaient-ils surtout les rassurer sur leur sort? Ils  imaginaient facilement leur inquiétude de les savoir engloutis dans le tourbillon de la guerre.

C'était à peine si les journaux avaient commenté les violents combats de Prusse Orientale: L'intérêt de la presse occidentale s’était principalement concentré sur la prise de Berlin… N’allait-on pas eux-aussi les oublier ?…


Moi, René Tardi vol 2 - Tardi 2014