Mais manifestement, et sans doute sur intervention de cet officier d'Etat-Major qui venait parfois contrôler l’avance des travaux, cette concession avait été faite, le Capitaine n’aurait sûrement jamais été prêt à la dépasser... Pour lui nous n’étions pas des prisonniers ordinaires, mais en quelque sorte, des "caïds" semblables à des déserteurs , passibles des plus lourdes sanctions… Et déjà il recommençait...

Leurs camarades continuèrent donc à s’épuiser de manier pelles et pioches; tout au plus, avaient-ils pu,  de temps à autre, intercéder en faveur des plus malades, des plus éreintés... Mais,  Pierre, le STO, seul civil du groupe, ne pouvait bénéficier de leur statut, il dut repartir avec eux et ce fut le coeur serré, le lendemain matin,  que Mathieu le vit reprendre le chemin du chantier.

 La nuit suivante, comme il leur avait confié, le cinquième aspirant... "tenta la belle" et s'évanouit dans la nature... Comme nul n'avait songé à prendre leurs noms et que les Allemands se contentaient d'un contrôle numérique, profitant de ce que leurs visages ne leur fussent pas encore suffisamment familiers, dans la nuit même, prenant sa place, Pierre fut promu aspirant: il leur restait heureusement un bout de galon qui ferait bien l'affaire... Le lendemain matin ils étaient toujours cinq aspirants... mais il y avait un manoeuvre de moins sur le chantier. Grâce à la complicité de tous leurs camarades, leur supercherie allait passer totalement inaperçue...

 Ils se remirent à éplucher les patates, attentifs aux bruits qui leur parvenaient du front, s’exerçant à reconnaître l'éclatement des bombes, celui  des obus, les coups de départ et ceux d’arrivée, le roulement des chars, le sifflement des roquettes... Plusieurs fois les avions russes vinrent les mitrailler. Ils volaient en rase motte et ils n’avaient que le temps de se glisser en catastrophe sous les charrettes qui encombraient la cour.

Parfois une averse de tracts accompagnait la pluie des balles. Presque tous invitaient à la reddition. On pouvait y lire en allemand le texte suivant:


                   LES ENSEIGNEMENTS DE GRAUDENZ -

  (Lire et faire passer)

Le 17 Février l'Armée Rouge refermait le cercle autour de Graudenz. Dans la ville restait environ dix mille soldats et officiers allemands de la brigade d'assaut "Hermann Göring" de la 83ème div.d'inf., des troupes de Pionniers de Forteresse et de Génie, des sections de la Volksturm, de la Police et d' autres encore.

 L'O.K.W. (commandement supérieur de la Wehrmacht) intimait au Commandant de la Forteresse, Général-Major Fricke, l'ordre de  "tenir jusqu'au dernier homme" et promettait comme d'habitude la rupture de l' encerclement. Le 21 Février survenait l'ultimatum Russe et les conditions généreuses de la capitulation. Le Général-Major Fricke, se conformant aux ordres, le laissait sans réponse et continuait une résistance dépourvue de sens. Les soldats de Graudenz reconnaissaient le caractère désespéré de la situation, ils voyaient que cette résistance ne signifiait rien d' autre qu' un suicide collectif dépourvu de sens.

 Hommes de troupes et sous-officiers se décidaient  alors à agir. L'Adjudant-Chef Jlow  (83ème D.I.), Sous-Officier Swoboda (Brig. Hermann Göring) , Cal.-Chef Baldes (Cie d'Alerte H. Göring) et les soldats de la Volksturm Schmidt et Treiner (Bat. Baumann) et d'autre courageux sous-officiers sauvaient la vie de centaines de leurs camarades, qu'ils amenaient finalement à se constituer prisonniers.

 Leur exemple entraînait alors des Officiers tel que le Capitaine Friebe, Cdt.de Bat. ( 2ème Rgt.de Grenadiers : 1Šre Brig.H.G.) et ses commandants de Cie, Lnt. Feuerherdt et Krüger, le Capitaine Findheisen, commandant le Bat. du 257ème Rgt. de Grenadiers et le Lt.Colonel Ulrich commandant le 37ème Rgt.de Forteresse qui rendaient leurs points d' appui pour sauver leurs soldats.

 Comme le Cdt. du 257ème Rgt. de Grenadiers, Lt.Colonel St„dtke, ne voulait toujours pas se décider à une capitulation organisée , un brave soldat le Cal.-Chef Erich Conrad pris le commandement du régiment et les 483 soldats qui y subsistaient encore, hissèrent le drapeau blanc.

 Tous ces événements contraignaient maintenant le Commandant de la Forteresse à agir lui aussi : les plus raisonnables de ses Officiers réclamaient un entretien avec lui, et au matin du 6 Mars le Général-Major Fricke lui aussi faisait hisser le drapeau blanc sur les créneaux de la Forteresse. Il sauvait ainsi la vie de 5.500 soldats et officiers Allemands, parmi lesquels environ 2.200 étaient déjà blessés. 2.000 soldats et officiers Allemands sont pourtant tombés au cours de la résistance dénuée de sens de Graudenz, et presque autant  de mutilés pour le restant de leurs jours .

 




Moi, René Tardi vol 2 - Tardi 2014