La route d’Elbing

Aussi quand deux jours plus tard l’ordre leur parvint de se préparer à un départ imminent, l’accueillirent-ils avec soulagement...

Quelque chose allait enfin se passer.

Sans regret, avec une pensée émue pour ceux qu’ils y avaient enterrés, ils quittèrent le camp des dunes.

Soigneusement encadrés de soldats russes, ils marchèrent en rang par trois vers le Sud-Est et prirent bientôt la route d ' Elbing .

 Partout ils rencontraient le spectacle horrible de la guerre, les maisons éventrées, des digues rompues, ça et là du matériel militaire calciné, des culasses  de canons éclatées, volontairement peut-être par les Allemands eux-même, afin de retarder l’avance des envahisseurs. De part et d’autre de la route, la Vistule, s’était largement étalée, recouvrant les campagnes d’une eau bourbeuse. Des cadavres gonflés de plusieurs jours flottaient à sa surface… On reconnaissait  souvent l’uniforme de soldats russes... Quelle est donc cette armée qui ne relevait pas ses morts ?... Les troupes qui les encadraient étaient bigarrées et certains de ces hommes dont les yeux en amande ne reflétaient aucun émotion sous des pommettes saillantes trahissant souvent des origines asiatiques, les intimidaient. On leur jetait des regards inquiétants qui leur ôtaient toute envie de s’écarter un tant soit peu de la colonne .

 Parfois ils croisaient un troupeau de prisonniers allemands... sans doute allaient-ils prendre leur place au Stutthof. Ils en éprouvaient toujours un choc. Leur teint blafard, leurs visages mangés par la barbe, souvent maculés de sang ou de boue leur inspiraient plus de pitié que de haine. Ils se revoyaient à la même place, cinq ans auparavant, et imaginaient  que leur calvaire serait probablement plus pénible encore que celui qu’ils avaient eux-même connu. Leurs gardiens avaient la gâchette facile. Ce qui n’empêchait pas certains prisonniers « allemands » parmi eux, au péril de leur vie, d’accrocher au passage les français... Ils les interpellaient dans leur langue avec un accent un peu traînant, d’un ton presque suppliant: « Mon Lieutenant... Mon Lieutenant ! » Il s’agissait des Alsaciens-Lorrains, les "Malgré nous" enrôlés de force dans la Wehrmacht, et qui tentaient de leur glisser des messages à destination de leur famille , au pays. Ils purent en accepter une dizaine qu’on leur remit avec des sanglots dans la voix, dans un flot de recommandations et de remerciements qui les rendirent tous mal à l’aise... Pauvres messages, hâtivement griffonnés au crayon sur des feuillets crasseux, par lesquels ils avertissaient un être cher qu’ils avaient survécu à la guerre mais qu'ils étaient désormais prisonniers des Russes et qu’on les entraînaient maintenant vers l 'Est...

Combien d’entre eux reviendraient d’une longue captivité dans  les camps perdus des steppes désolées de Sibérie... Combien de familles viendraient, longtemps encore après leur retour en France, demander quelques détails, quelques précisions supplémentaires auxquels personne ne saurait donner de réponse ?

Leurs gardiens déjà s’interposaient … Cette fraternisation entre Français et Allemands pouvait leur sembler suspecte...


Elbing  


Ils parvinrent à Elbing ... La ville apparemment n’avait pas trop souffert,  c’est à dire qu’elle présentait encore quelques quartiers intacts, en particulier dans les faubourgs vers lesquels ils étaient dirigés: un vaste ensemble de petits logements ouvriers de construction assez récente, chacun avec un jardinet, où ils espérèrent bien trouver quelques légumes... Vain espoir : tout avait été pillé et saccagé, seul les bâtiments étaient demeurés intacts mais désespérément vides... Ils y passèrent quelques jours, essayant de se réorganiser... Avec les Russes, la hiérarchie reprenait ses droits; c’était à nous, les Aspis, de reprendre dorénavant les premiers rôles et, d’une façon générale ils ne furent pas mécontents d ' accepter de nouvelles responsabilités pour encadrer leurs camarades prisonniers...

L’aspirant Mathieu possédait un léger avantage : s’il ne parlait pas le russe , il savait à peu près le lire : sa connaissance du grec l’avait familiarisé avec la lecture de l’alphabet cyrillique...de là à reconnaître le sens de certains mots ... il n'y avait qu’un pas; il pouvait à peu près déchiffrer les inscriptions et parfois en interpréter le sens.

 Les Russes se préparèrent à célébrer leur victoire ... Pour cette journée de fête ils furent exceptionnellement autorisés à quitter leurs casernements ... sans doute leurs "libérateurs" avaient-ils besoin d’un plus vaste public, car la population allemande pour le peu qu’il en restât demeurait invisible. Partout de vastes calicots avaient été déployés porteurs de slogans en l'honneur de Staline, des grands chefs du Parti, des vaillants combattants de l’Armée Rouge. Des troupes défilaient dans les rues, sans aucun matériel lourd ...