Ce n’était pas là des troupes de choc, des combattants de première ligne, mais plutôt le "gros du troupeau", avec ses contingents de femmes un peu épaisses qui portaient fièrement leur uniforme et qui , enthousiates, entonnaient à pleine voix les chants populaires de l'Armée Soviétique. Le défilé se déroula d’une longueur un peu monotone; le vrai spectacle ne commença qu’après la dislocation, lorsque les groupes se reformèrent spontanément dans les rues dans une aimable pagaille... La liesse populaire éclata alors et, au son de l’accordéon, les premiers couples s’enhardirent à danser... entre même sexe s’il le fallait. Ce soir, sans doute, la vodka coulerait à flots... Malheureusement, et tous les rapatriés en furent déçu, on les avait oubliés dans la distribution.

 Malgré la fameuse convivialité slave, ils demeurèrent à l’écart de cette fête, qui, manifestement ne devait pas les concerner. Soudain, dans la foule qui se pressait, ils furent  joyeusement étonnés de découvrir de nouveaux uniformes français.



La rencontre de l’escadrille Normandie-Niemen


A vrai dire ils se reconnaissaient aisément : c’était des aviateurs à la tenue bleu-sombre, à la poitrine souvent barrée de décorations exotiques ...La foule des soldats russes s'écarta respectueusement  à leur passage... Bien entendu les aspirants se portèrent tous à leur rencontre ... Il s’agissait bien d’officiers français ... Ils étaient "tombés" sur l' escadrille Normandie-Niémen ... D'emblée ils fraternisèrent, remplis qu’ils étaient de fierté et d’admiration pour les premiers français libres qu’ils rencontraient et qu’ils considérèrent alors pour des héros:  et c’étaient d’innombrables questions. Questions sans fin, des réponses qu’ils écoutaient religieusement tant  ils ressentaient d’allégresse simplement de pouvoir leur parler. Quand ils évoquèrent tous les problèmes et l'inquiétude qu’ils éprouvaient leur sort, les visages se rembrunirent ... Ils n'osaient pas se donner de faux espoirs... Cependant, ils acceptèrent bien volontiers de transmettre un message collectif à l’Ambassade de France à Moscou , où Madame Catroux (la Générale) présidait le Comité de la Croix-Rouge... Lors de cette rencontre, il leur manquait hélas la liste de tous leurs camarades... Mais au moins pouvaient-ils leur donner leurs noms, afin qu’elle pût prévenir les familles que tous étaient bien vivants, qu’ils pûssent aussi  au besoin se faire identifier et libérer par le gouvernement français qui ignorait peut-être, dans la confusion du moment, que plusieurs milliers de prisonniers Français attendaient encore ici l’heure tant espérée de leur rapatriement.

  

Puis vinrent les effusions de la séparation. Les aviateurs tinrent leur promesse. Leurs familles seraient en effet, quelques semaines plus tard , alertées par la Croix-Rouge Française, qu’ils avaient été signalés vivants, apparemment en bonne santé, quelque part en Prusse Orientale...

Ils regagnèrent ensuite rapidement leurs cantonnements pour aviser leurs camarades encore ignorant de cette heureuse rencontre, peu ordinaire...


La traversée du désert


Les bruits qui les concernaient se précisèrent. Ils allaient reprendre leur route... sans doute considérait-on qu’ils avaient suffisamment récupéré. Notre point de destination demeurait inconnu ...En sa qualité d’homme "qui sait le russe" (!) et, comme de surcroît il se débrouillait à peu près en allemand,  l’aspirant Mathieu fut désigné comme chef du détachement précurseur. En fait l’officier russe qui l’accompagnait se réserva le droit de prendre seul toutes les décisions et ils ne surent jamais à l’avance quelle serait leur étape du lendemain. Mais en sa compagnie, parfois même juché à ses côtés sur la carriole où  les sacs de leurs "convoyeurs" s'entassaient surmontés des quelques éclopés  qui auraient été bien incapables de faire la route à pied, l’aspirant Mathieu devança assez largement la colonne pour préparer  chaque fois leur cantonnement du soir dans les villages qu’ils traversèrent.


EscadrilleNoramdie-Niemen en 1945