Il était donc voici redevenu "Officier-Conseil", mais c’était cette fois au profit de Russes, désormais avec lesquels ’il avait affaire et sa tâche se compliquait singulièrement. Il était évident les gardes qui les encadraient ne constituaient pas l’élite de l’armée soviétique: conscrits arrivant des quatre coins de l’Union, ils se conduisaient souvent en véritables délinquants. Avec eux la tragi-comédie était permanente avec des dénouements rarement heureux. Tantôt, ivres-morts, ils prenaient plaisir à chevaucher d'improbables vélos comme tous ces biclos "laissés pour compte" pendant l’évacuation; après en avoir méticuleusement ôté les pneus, ils roulaient sur les pavés dans un fracas de ferraille, éclatant de rires comme des gosses en faisant résonner leurs antiques et bruyants avertisseurs. Tantôt ils armaient rapidement leur mitraillette pour abattre une cigogne de passage qui survolait imprudemment la colonne... Au contact des Allemands, souvent respectueux de la nature, les prisonniers avaient appris à respecter  ces échassiers familiers et ce massacre gratuit les révoltait littéralement... Mais, plus grave,  ils se livraient tantôt sur les KG qu’ils étaient chargés de convoyer à des "brigandages" qui les leur rendaient particulièrement odieux... Rares étaient ceux d’entre eux qui réussirent à conserver leur montre ou quelque autre souvenir précieux... Quand ils traversaient un village ils étaient les premiers à visiter les maisons abandonnées pour donner le signal du pillage... Il est vrai que certains prisonniers eux-même ne dédaignaient pas de suivre leur exemple pour "récupérer" le matériel qui leur faisait défaut: gamelles, bidons, couverts, ou améliorer leur propre équipement car leurs uniformes tombaient souvent en  lambeaux et leurs chaussures commençaient de rendre l’âme...  Pierre, l’aspi-STO, avait même réussi un jour à dénicher un accordéon... il ne le conserverait hélas pas bien longtemps...

 Presque chaque soir en effet la même scène se répètait dans l'un ou l’autre de nos cantonnements : nos propres gardiens investissaient une grange où étaient logés nos camarades , et, l’arme au poing se faisaient remettre leur butin quotidien. Ainsi s’ajoutaient les rares objets de valeur qu’ils possédaient encore.

Si tous montraient une indéniable dextérité à manier la gâchette, certains savaient à peine se servir d’objet aussi courant qu’une montre. On leur conta un jour l’histoire de ce soldat russe qui avait déchargé sa mitraillette sur son propre sac d’où venait de retentir la sonnette d’un réveille-matin dérobé la veille. On pouvait bien y croire… La dernière nuit de leur longue marche fut celle ù un véritable kommando, sous-officier en tête, envahit la pièce où l’aspirant Mathieu se reposait avec son "état-major"...


 Le doigt sur la détente ils se firent remettre : montres, bagues et bijoux. C’est là que Pierre perdit son accordéon. La plainte officielle formulée plus tard allait être accueillie par un simple haussement d ' épaules de  leur officier "protecteur".

C'est dans cette "joyeuse ambiance" qu’il retraversèrent, à marches forcées, toute la Prusse Orientale, mais cette fois d’Ouest en Est, suivant les routes de l ' intérieur. Le moral était alors au plus bas. Ils se voyaient déjà partir à pied sur les traces des prisonniers allemands jusqu’au fin fond des camps de Sibérie, se demandant quels étaient ceux d’entre eux qui parviendraient  physiquement à arriver au terme du voyage...

 Le spectacle qui leur était offert n’était pas fait pour les rassurer : ils cheminaient à travers un paysage sinistre peuplé de fermes éventrées et de villages calcinés... Ils traversèrent un véritable désert : ce fut beaucoup plus tard qu’ils allaient avoir l’explication de ce "no man's land" en découvrant sur la carte du nouveau partage de l’Europe. Leur itinéraire longeait la nouvelle frontière entre la Russie victorieuse, qui s’était octroyée tout le nord de la Prusse Orientale incluant Königsberg (Kaliningrad), et la Pologne qui en avait récupéré le Sud. De la population prussienne qui occupait ces territoires il ne restait pratiquement rien. Les "évacués" - de gré ou de force – n’avaient pas été autorisés à rentrer...