LE  CAMP  DES  DUNES  -

 C'était un  fait: ils se rapprochaient de plus en plus de Stutthof...  Allaient-ils revenir à ce sinistre camp traversé en janvier? Pas encore pour cette fois, car à quelques kilomètres de là, le commandant de compagnie les avertit qu' il allait leur rendre la liberté. Ils n'en croyaient pas leurs oreilles... La liberté ! Ils ne se firent pas d'illusions... C’était la liberté de l'oiseau qu’on relâchait dans une cage... Ce n'était pas la fin de leurs épreuves. Et pourtant cet officier disait vrai: un soldat allemand les conduisit dans une forêt de pins qui résonnait d'appels divers, de voix qui  causaient français... Là, sous les arbres, au hasard des clairières et du vallonnement des dunes, s'étalait une sorte d'immense bivouac... une manière de "réserve" où étaient parqués sans aucune clôture et pratiquement sans garde, plusieurs milliers de prisonniers, venus d’on ne sait d' où, par des itinéraires sans doute aussi tordus que les leurs, pour y achever leur course errante... Il y avait là des Italiens, des Polonais, mais surtout une grande majorité de Français. Le camp était animé, voire dirigé par un curé, un de ces bons pères à la forte personnalité: le sergent Bretaudeau... Dès les premières heures, il avait su s'imposer à tous par son activité débordante, son sens inné de l'organisation, son dévouement tout souriant... Il savait aussi à l'occasion se montrer impérieux, car il lui semblait nécessaire de faire régner un ordre relatif avec toute cette masse d'hommes, brusquement livrés à eux-mêmes après le long désoeuvrement de leur captivité et qui tentaient de réapprendre leur « liberté ».  Il nous accueillit néanmoins avec le sourire, s'inquiétant de nos besoins, nous guidant à travers le camp - qu’il serait plus juste de nommer camping - vers une zone où il savait que quelques places restaient encore disponibles.

Les nouveaux ne s’étonnèrent nullement, bien loin de s’en formaliser, que le camp fusse dirigé par un simple sous-officier, malgré la présence dans le camp d’officiers au grade bien supérieur. Depuis longtemps ils avaient perdu le respect aveugle de la hiérarchie militaire. Ce qui comptait ici c' est la valeur intrinsèque de l'homme, ses qualités naturelles de chef et de meneur que les avatars de la captivité seule avaient  brusquement révélées... Et puis, il y avait l’aura du curé !…

On découvrait encore assez souvent ces qualités de meneur chez des hommes du rang ou des petits gradés. Ils finissaient par faire consensus.

De toutes façons, Il avait bien fallu en effet recréer des "unités", ne serait-ce que pour organiser les corvées , répartir le ravitaillement... c'est à dire le pain que les autorités allemandes continuaient à leur faire parvenir à intervalles plus ou moins réguliers...

Le camp occupait une vaste pinède qui avait envahi les dunes et en avait adouci le relief. Le sable était facile à remuer ; chacun avait donc creusé son "gourbi", le recouvrant le plus souvent d'une toile de tente, ou, à défaut, de branches et de feuilles. Les groupes s’étaient reconstitués autour de foyers primitifs où chacun s'ingéniait à cuire les rares aliments dont ils pouvaient disposer, ceux aussi qu’ils allaient récupérer dans les convois abandonnés à proximité du camp.

En principe ce dernier était signalé aux aviateurs russes par des panneaux à croix rouge que le sergent  Bretaudeau avait fait suspendre au faîte des arbres ou étaler dans les clairières, mais comme une batterie d'artillerie allemande était venue s'installer presque en lisière, les tirs de neutralisation mal ajustés, les bombes d'avion trop vite larguées s'abattaient parfois sur eux... d'ou la nécessité qu’ils s’enterrent



Mathieu avait pu s’entretenir l'autre jour avec un vieil officier du Hanovre, un officier de la vieille école, qui lui avait demandé qui il était et ce qu’il faisait là... Ils avaient engagé la conversation...En âge, il aurait pu être son père et l’aspi pensa que c'était sans doute à un fils qu'il lui faisait songer... D’ailleurs, l’homme lui apprit qu’il avait un fils qu'il ne comprenait plus. Puis il lui demanda ce qu’il pensait de la guerre... L’aspirant répondit, esquissant un peu la question, que ce n'était pas lui qui l'avait voulue... que ce n’était rien que leur sale guerre ! Mais l’allemand répliqua aussitôt que ce n' était pas non plus sa guerre, mais bien celle du vaillant Führer, qui les avait conduits dans ce désastre. Lui n'était qu' un petit officier qui maintenant se battait encore, juste pour défendre sa patrie... Il  lui dit encore: "Il faut  me comprendre". L’aspi n’avait plus rien trouvé à répondre. En guise d’adieu, il ébaucha un vague salut militaire puis s’éloigna; de loin, l’allemand lui rendit son salut, sans raideur, arborant un triste sourire... Plus tard, Mathieu se demanda ce qu’il était devenu.



 





À suivre …

Musée du Stutthof: maquette du camp -nov 2019-