Lorsque Mathieu jeta un coup d'oeil en arrière , ses camarades d'Heilsberg avaient disparu... Il se retourna vers Pierre, leurs regards se croisèrent... devant eux marchaient les trois autres pseudo-aspis qui échangaient des plaisanteries banales...Ils furent pris d’un soudain regret, ils auraient bien voulu rejoindre leurs "vieux copains" et la chaleur de leur amitié, ils désiraient  toujours partager ensemble les dernières épreuves de la captivité... Peut-être cette colonne qui arrivait au devant d’eux sur la route allait leur donner l'ultime occasion de les rejoindre... Hélas, ce n’était que des troupes de la Wehrmarcht  qui ne comportaient pas de prisonniers... C’était trop tard...le destin les entraînait comme une chaîne qui tire des bagnards... Le soir, ils furent à nouveau logés à la porcherie d' Ohra. Les cochons avaient disparu... Ils allaient avoir plus de place pour s’installer sans se débattre. Mais une odeur de lisier tenace continuait d'imprégner les murs et  la paille n' avait pas été changée ...

LA  FERME  ROUGE -

Le lendemain, par l' effet d’on ne sait quel contre-ordre, ils retournèrent vers le front par une petite route qui les conduisit à une grosse ferme isolée  où ils se retrouvèrent mêlés à une soldatesque d’allemands au repos... Des "roulantes" fumaient dans la cour. Ils se reposèrent dans une grange sans trop prêter attention aux détonations qui se rapprochaient. Ils somnolaient à demi dans la paille fraîche quand, soudain, ce fut l'enfer... Une salve d'artillerie vint s'abattre sur la ferme... L'énorme déflagration fut suivie d' un étrange silence... qui leur sembla durer un siècle... en fait, pas plus d’une fraction de secondes pendant laquelle il ne se passa rien...puis, ils découvrirent le cataclysme. Une odeur irrespirable emplit immédiatement la grange, une poussière impalpable les aveugla, tandis que ça et là s' élevaient les cris des blessés, les râles des moribonds, d'épouvantables craquements d'où bientôt jaillirent les flammes... Les survivants se ruèrent au dehors, par une sorte de réflexe qui leur fit chercher un abri hors de cette géhenne... traînant les éclopés, dirigeant les survivants hagards... Ils se retrouvèrent, Pierre et son frère, derrière une meule de paille, équipés de leurs sacs qu’ils avaient conservés sur le dos...

Le visage livide, ils s’en sortaient miraculeusement indemnes... mais la sueur dégoulinait sur leurs tempes...A dix pas de là, un cheval était encore debout. Et son corps semblait animé d'un imperceptible frémissement mais pourtant, il ne bronchait pas... En relevant les yeux ils aperçurent un horrible spectacle... un flot de sang  coulait de

sa tête : un éclat lui avait emporté la moitié du museau. Ils s’attendaient à le voir s'abattre d' un instant à l' autre, mais, étourdi,  il restait debout comme insensible avec cet effroyable tremblement qui n' en finissait pas... Les obus se remirent à tomber... Entre deux rafales, ils essayèrent de gagner un abri plus sûr: peut-être le petit boqueteau là-bas où l'on avait entassé quelques caisses bien remplies... Lentement les tirs de la batterie russe s'espacèrent. Le danger était passé... Sur les caisses protectrices maintenant on pouvait lire l' inscription "Panzerfaust":  Les deux frères venaient de tenter de s’abriter derrière un lot de "charges creuses" destinées aux nouvelles armes individuelles anti-chars avec lesquelles les Allemands espéraient naïvement enrayer l'avance des Russes... Tous deux furent pris d’un fou-rire nerveux à la pensée du beau feu d' artifice qu' un seul éclat eût déclenché et dont ils auraient immanquablement, superbement, fait les frais...

Dans l’affolement général régnait à l’intérieur de la grange un désordre indescriptible : on relevait les morts, on enlevait les blessés, on éteignait des feux... Plusieurs camarades avaient hélas été touchés. On ne se rappelait déjà plus leur nom... Ils allaient être enterrés là sur place près de la ferme Rouge, et personne sans doute ne pourrait jamais renseigner les familles sur l’endroit où allaient reposer leurs morts.

Tandis qu'on les entraînait vers un secteur moins exposé, l’aspirant essayait de retrouver le nom du village... Quelque chose comme Straschin-Prangschin (Straszyn Prędzieszyn) Sans doute  depuis ce nom a-t-il aussi été changé... mais pour eux, cela resterait pour toujours la "ferme Rouge" ...





Après une ferme discussion où chacun exposa ses raisons, Pierre et son frère décidèrent de ne pas associer le groupe de pseudo-aspis à l'évasion prévue... La décision de Flori était la seule raisonnable... Celle de Mathieu lui semblait logique également. Tous deux restaient réalistes: l'expérience leur avait appris qu' il fallait parfois se plier aux circonstances, et accepter une séparation imposée par le destin... Des adieux subreptices dans la colonne en marche, quelques paroles échangées à mi-voix, chevrotante d’émotion. Les visages graves, ils se serrèrent la main avec une pogne inhabituelle, évoquant la promesse de se revoir un jour, dès que cet enfer aurait cessé. La suite serait pour le deuxième village, à gauche... Ils s’étaient regroupés en fin de colonne, la route en effet décrivait à cet endroit une courbe propice à leur décrochage… Et déjà le village apparut , rien ne le distinguait des autres - on en a perdu le nom- Ils le dépassèrent bientôt.





À suivre …

Moi, René Tardi vol 2 - Tardi 2014