Ils y partagèrent une pièce avec un autre. Joie innocente de retrouver une chambre, un vrai lit , de disposer d' un lavabo avec eau courante. Pourtant, c’était juste un petit hôtel de province , sans grand confort. Mais les chambres y étaient plus personnalisées que dans les hôtels modernes où le mobilier perdaient tout caractère... Le lit ici était un lit de famille, avec sur le mur un portrait du grand-père à moustaches, des bibelots disposés harmonieusement sur la cheminée qui révélaient le goût un peu précieux des propriétaires. On aurait dit une chambre d'amis et il  aurait sacrilège de détourner l’usage des rideaux pour essuyer leurs chaussures. Ils y dormirentcomme des rois et le lendemain matin on leur servit un petit déjeuner succulent à la mode anglaise. Ils se gavèrent d’œufs au bacon, de fromage, de saucisses, de crêpes et de confiture. Ce fut d'ailleurs dans un train militaire britannique qu’ils poursuivirent leur voyage .

Les Anglais avaient affrété un train spécial avec des compartiments  réservés aux officiers, redevenus des officiers à part entière, les aspis pouvaient en profiter! La consigne était même stricte: en tant qu’officier commandant un bataillon, Mathieu eut beau tempêter pour demeurer avec "son" bataillon, des "Tommies" souriants et énergiques l’entraînèrent vers les compartiments réservés aux gradés... A peine eut-il l’occasion de saluer ses camarades avec lesquels il avait passé les dernières semaines de leur captivité... Un peu stupidement, ils le regardèrent partir encore tout abasourdi et parmi eux, se trouvait Pierre, qui , sur son conseil, avait abandonné son galon d' aspirant dès qu’ils avaient franchi la ligne de démarcation, juste avant d' arriver au camp français d' Alversdorf... Cela ne tirait pas vraiment à conséquence et il n’y avait aucune inquiétude à avoir. Rien désormais ne pourrait plus lui arriver. Plus tard, Mathieu, le front posé sur la vitre, un peu déçu, sentit le changement de roulement du train sur le pont qui traversait le Rhin aux eaux glauques, traversant les plaines monotones de la Hollande. Il reconnut Eindhoven et ses immenses hangars bombardés aux poutrelles  toutes tordues.

Les officiers n’avaient perçu aucun ravitaillement: le même refrain partout les accueillait : "On ne  vous attendait plus ! ". Ils durent jeûner jusqu' à l' arrivée à Schaerbeck, dans la banlieue de Bruxelles, où ils arrivèrent le même soir, pour connaître enfin un véritable repas qu’on leur servit dans une sorte de vaste hall tout éclairé de brillantes lumières. Cela serait le seul "festin" de leur libération et ils firent bruyamment honneur à l'hospitalité de leurs amis belges...

Tard dans la soirée, ils regagnèrent le cantonnement où ils allaient passer leur dernière nuit de prisonniers libérés. Au matin, par hasard sur le quai de la gare, il tomba sur  Pierre. Il avait dû arriver par un autre convoi. Il allait lui aussi devoir quitter le bataillon formé à Magdebourg: juste avant de franchir la frontière, les autorités opèraient un dernier tri entre civils et militaires… Pierre allait être dirigé sur un camp de rapatriés civils et cette perspective ne l'enchantait guère. Depuis près de deux ans qu' il vivait au milieu de militaires il était devenu l'un des leurs; il avait complètement assimilé la mentalité du prisonnier et, sans jamais avoir été soldat, il avait vécu comme eux ces derniers mois de guerre... les plus terribles peut-être. En retrouvant le monde civil, il retrouvait une sorte d’anonymat... et son moral en avait pris un coup. Pour le réconforter son frère lui affirma qu’il n' y en avait plus que pour quelques heures! L' essentiel était qu’ils aient tenu le coup jusqu'ici ! La partie était gagnée. C’était leur aventure qui les avait soudé pour le restant de leurs jours. Une aventure terrifiante et exceptionnelle qu’ils avaient partagée et qui leur appartenaient comme une marque indélébile, un signe de secrète "reconnaissance"  C’est cette reconnaissance commune qui émanait de l’ultime regard qu’ils échangèrent sur le quai de la gare de Bruxelles.







Retour des prisonniers gare de l’Est