Quand aux soldats du capitaine, il ne leur faudrait pas plus de deux heures pour gagner Avranches. Ayant confié au charpentier le soin de récupérer  dans le champ où elle avait roulé toute sa matière première, le grand pin de la ferme des loups qui gisait là, abandonné par ses hommes, Crotoy l’entretint secrètement de toutes les dernières consignes   qu’il tenait d’Allibert. Puis, à son tour, il enfourcha son destrier pour rejoindre toute sa petite troupe qui chevauchait maintenant loin devant. A ceux-ci, il ne leur faudrait pas plus de deux heures pour gagner Avranches. Crotoy reprit la tête de sa petite troupe au pied  de la cité des Abrancates, siège de l’évêché…


Avranches :

Allibert s’était réveillé tôt, ce matin-là, une faim épouvantable lui tenaillait le ventre qu'il portait pourtant bien rebondi. Il appela le triolet qui lui servait de valet et commanda une douzaine d'oeufs  de cane qu'il goba aussitôt qu'on les lui eut apportés manquant au passage de s'entrucher. Le galopiot le regardait avec une crainte tintée admiration. Puis Allibert  lacha un énorme vent qui fit s'enfuir le gamin redoutant les effluves nauséabondes des flatulances de l’évêque. Le religieux  se pencha par la fenêtre et vit qu'il faisait beau. La boue de la courrée q’une averse nocturne avait accumulée ne tarderait pas à sécher, il pourrait bientôt sortir. Il constata par contre, avec agacement, que Crotoy ne paraissait  pas encore être rentré ...

L’évêque avait de fait passé une nuit épouvantable. Un émissaire mystérieux, parvenu la veille à son palais, l'avait averti que la montée des eaux avait eu des conséquences assez inattendues. Depuis le raz de marée, des gens de la Rance et du Couesnon se réunissaient régulièrement fort nombreux à l'ancien sanctuaire romain sur le mont Dol qui avait été épargné par les flots. Là, ils y célébraient les cultes anciens Bélénos , Teutatès et Cernunos autour de druides impies  et autres sorciers du même acabit. Il ne fallait plus perdre de temps.Allibert se rappela aussitôt le martyre de Maclow, le moine irlandais qui l’avait précédé sur cette terre de Bretagne.

Le premier Tombe , tout entouré d'eau , paraissait maintenant encore plus proche. On l'aurait cru à un jet de flèche bien qu'il soit à plus d'une lieue de distance à vol d'oiseau. Au demeurant,  les gens d'ici s'étaient tous attroupés pour voir passer l'énorme tronc. Juste avant l'embouchure, sur le pont de pierre qui franchissait la Lerre, les gens regroupés ici craignaient qu’un gigantesque mascaret arracha bientôt l’ouvrage. Un des soudards de Crotoy envahi soudain par quelque sortilège se jeta à genoux et en plantant son épée comme une croix , il implora : " Mikael! " et se mit à pleurer en sanglotant comme un enfant. On s'étonna de voir un grand gaillard aussi affranchi tellement ému par ce paysage dévasté. Personne ne sut répondre  à son désarroi et il dut bien  se relever  sous l'injonction furieuse de son chef  fustigeant ses façons de pucelle mais les manants eux en furent fort impressionnés. Délaissant la chapelle consacrée, ils poursuivirent leur route jusqu'au moulin qui appartenait à l’évêque Allibert, puis ils longèrent la rivière jusqu'à la scierie.  C'est là que le pin serait débité. On utilisait l'eau de la rivière Lerre pour actionner la roue qui, elle-même, entraînait la scie par un ingénieux système de poulies.

On commença de décharger le fût. Mais, cette fois, sans la science de Somba, l’une des roues d'un des charrois se fendit en deux et rendit l'âme. Déséquilibré, le tronc se mit à rouler , bousculant plusieurs soldats. L'un deux eut les jambes happées par le fût avant qu’il n’ait pu l’éviter et qu’il s'immobilisa en contrebas dans un pré. Le ventre écrasé, le pauvre bougre hurlait comme un cochon qu'on égorge et  bientôt le sang se mit à lui sortir de la bouche. Le malheureux suppliait qu'on le soulage mais tout ce qu'on fit, fut d'aller chercher le curé. On vit bientôt s’avancer une soutane glissant à petits pas. Pour toute  médecine, le gros homme lui administra  les huiles et le réconfort de ses saintes parole. Crotoy ne supportant plus les cris du supplicié s éloigna avec le meunier pour s'en aller enfin  se restaurer .

- Il nous soûle avec ses ébrais, jeta-t-il, dédaigneusement.

L'homme n'agonisa qu'au milieu de l'après-midi, dans un grand râle qui satisfit tout le monde. Aussitôt on s’affaira autour de sa dépouille. Quand on eut ramassé son casque et son épée puis harnaché le corps sanguinolent sur son cheval, toute la petite troupe de soudards repartit: Crotoy avait donné ses ordres. On ne devait se souvenir de rien de mauvais. Les bouviers  de leur côté ne les avaient pas attendu pour regagner leur village. Ils étaient suffisamment édifiés par tout ce qu'ils avaient vu. Ils menaient leurs bœufs devant out en baragouinant leur incompréhensible dialecte. Ils auaraient bien des choses à raconter chez eux à laur retour.