Allibert et son capitaine Crotoy ne tarderaient pas à se présenter devant la Lucerne…

Il se résolut à réunir tous les hommes dont il disposait à l’extérieur de l’Abbaye. Il tisserait une toile autour du domaine de façon à ce qu’il soit strictement impossible à quiconque de quitter l’Abbaye sans être pris au filet. Il s’assura auprès du moine cellerier qu’’il n’existait pas de souterrain permettant de s’échapper. Il fit  rappeler aussi toutes les patrouilles qui jusqu’ici étaient à la recherche d’éventuelles complicités à l’extérieur et qui étaient restés sans résultat. Toutes les portes étaient particulièrement surveillées et chaque entrée ou sortie étaient strictement filtrée.

Les fugitifs se retrouvèrent dans la salle du chapitre heureusement déserte à ce moment de la journée. La salle capitulaire de l’abbaye de la Lucerne était toute simple avec sa grande croix, ses banquettes de pierre qui longeaient le mur et une rangée d’une demi-douzaine de colonne sur lesquelles s’appuyaient un plafond en croisées d’ogives, le trône de l’abbé, le siège du prieur   et un grand coffre qui contenait des candélabres afin de pouvoir éclairer la salle quand la lumière du jour provenant des vitraux supérieurs devenait insuffisante. Le passage secret débouchait juste derrière le fauteuil du prieur.  Ils n’eurent aucune difficulté à refermer derrière eux la dalle qui fermait le conduit. On ne pouvait absolument rien discerner depuis les banquettes des moines.  Flodoard, tout excité par sa nouvelle mission, voulut leur montrer comment il était volontaire.

- Vous venez pour les enfants ?...

- De quels enfants parles-tu répondit d’autorité Tola qui restait méfiant , et déjà comment t’appelles-tu ?

- Mon nom est Flodoard. Je suis novice à l’Abbaye. Et je crois que je peux vous aider ?

- Mais n’es-tu pas le petit-fils de Solveig, la vieille cuisinière ?

Ipona était stupéfait par la coîncidence. Solveig lui avait demandé de sauver Flodorad et c’était Flodoard qui les avait aidé à fuir. Elle poursuivit à l’adresse de son frère aîné :

- Tu peux lui faire confiance, Tola !.... Que sais-tu des enfants, Flodoard ?

- Je sais où ils sont enfermés. C’est moi qui chaque jour accompagne le frère pitancier pour leur porter la soupe et leur pain quotidien. Je peux vous aider…

   

  

 



      


- Où sont-ils ? Tous les  affreux investissaient l’édifice retournant  les pupitres, soulevant les tentures, se penchant sous les bancs …

- Montez voir dans la tribune, imbéciles ! éructa Bertrand. Et toi, le ratichon dis nous où sont tes ouailles ?...

Le moine franciscain  sans se troubler le moins du monde partit dans un chant grégorien exalté qui ondulait sous la nef comme une mélopée maure.

- Tu te fous de moi ?

Le moine qu’on saisissait par l’épaule s’interrompit enfin :

- Que me dis-tu là ? A part tes mécréants de soudards, la nef est vide !...

L’homme prenait sa voix la plus chevrotante. Bertrand rougit de toute sa colère.

- Où les caches-tu, crâne-chauve, veux-tu que je t’arrache la langue ?

- Si tu m’arraches la langue je ne pourrais pas te renseigner, répondit le vieux sage, imperturbable. En vérité je te le dis il n’y a plus un seul bon chrétien dans cette église à par moi, peut-être. Et encore, si tu ne me forces pas à mentir …

Bertrand comprit qu’il ne tirerait rien de ce vénérable vieillard. Il ne réalisa pas l’absence de l’enfant de chœur et se précipita à l’extérieur s’imaginant que les fuyards s’étaient peut-être échappés par les toits

- Cherchez partout dehors ordonna-t-il à ses hommes avant de sortir lui-même pour observer si personne n’était sorti par les combles.   

Devant l’hôtellerie les pèlerins qui attendaient leur viatique de départ de la part du moine aumônier regardaient avec effarement toute cette agitation. Ils craignaient devenir les futures victimes de ces mercenaires ulcérés. Bertrand se retourna vers le moine cellerier, impuissant.

- Je ne comprends pas, tentait-il de s’excuser. Toutes les issues sont bouclés. Par quel prodige ont-ils  pu s’échapper ?

Alors que les soldats tentaient de se saisir du vieux chanoine qui sortait de l’église pour le molester, le Prieur de l’Abbaye portant habit et scapulaire d’un blanc immaculé qui sortait du cloître intervint rudement :

- Sacrilège ! Ne portez-pas les mains sur cet homme de dieu. Nous attendons notre seigneur l’évêque Allibert qui a toute autorité sur vous.  Ne croyez-vous pas  que notre prélat appréciera vos manières ? Vous êtes chargés de la sécurité du monastère à l’extérieur du cloître. Rien ni personne ne vous autorise à y pénétrer !

Bertrand d’un signe retint la progression de ses hommes qui s’apprêtaient à y pénétrer. Il s’en retourna vers le moine cellerier pour élaborer un nouveau plan.