La journée du 13 Juillet s'acheva: ils arrivèrent à Alversdorf. Un unique drapeau français - c'est le premier qu’ils retrouvaient depuis cinq ans - flottait à l'entrée du camp... Dans un bel ensemble, ils le saluèrent tous avec émotion: ils savaient mieux maintenant ce qu' il pouvait représenter. Une brise légère en animait les plis. Demain ce serait le 14 Juillet et ils pourraient enfin le fêter dignement entre frères.

 Les Russes, ayant livré leur cheptel, s'empressèrent de retourner à Magdebourg avant la nuit. Peut-être, en tant que chef de convoi , aurait-il du leur adresser quelques mots. Mais c'est à peine si nous les virent repartir, ils n' avaient d' yeux que pour le friguant lieutenant français et la jolie petite infirmière qui s'avançaient à leur rencontre avec un sourire un peu surpris :

  " Ah! bien, vous! On ne vous attendait plus ... ! "

 Le camp, en effet, constitué par un alignement de baraques préfabriquées, était désert. Il ne restait qu'un minimum de personnel qui attendait d’être évacué. Le bruit avait couru, ici aussi, que tous les prisonniers de Prusse Orientale devaient être évacués par Mourmansk ou Odessa. Nombre de leurs camarades avaient d'ailleurs suivi ce chemin, ils ne surent jamais pourquoi leur convoi avait bénéficié d’un itinéraire différent...

 Déjà pourtant la "réception" était organisée: douche, épouillage, visite médicale … sommaire. Cette dernière était loin d’être superflue car il y avait parmi eux des malades qui avaient préféré dissimuler jusqu' ici leur état craignant une hospitalisation en zone russe...  





Le cuisinier du camp était désespéré: ses stocks de vivres n' avaient pas été renouvelés; ils étaient presque épuisés et il allait lui falloir racler les fonds de tiroir pour pouvoir les nourrir... La fête du 14 Juillet s'en ressentirait; d’ailleurs, elle passa à peu près inaperçue. Ils avaient surtout besoin de repos, mais leur fatigue se doublait d' une bonne dose d’excitation: ils apprirent que ce camp n'assurait que le transit des anciens prisonniers: notre départ n'était plus qu'une question d' heures. Les malades et les estropiés - il y en a une douzaine parmi nous - allaient ainsi immédiatement être rapatriés en avion. Lors d’une dernière visite de l’aspirant à ces hommes afin de leur souhaiter bon retour, le commandant du camp lui proposa aimablement de l’ajouter sur la liste... Bien que tenté par cette proposition – il n’était  jamais monté en avion et quel baptême de l’air ce serait !-... Il la rejeta aussitôt à la pensée que sa place était bien avec ses proches compagnons, et surtout qu’il lui aurait fallu abandonner son frère Pierre. Il y avait aussi une pointe de vanité dans sa décision. En refusant de les quitter, il se donnait le beau rôle: celui du commandant d’un bataillon  éphémère qui serait le dernier à quitter cette galère.

 - EN  ROUTE  VERS  LA  FRANCE  -

Finalement le départ avait été retardé d'un jour. Les difficultés de transport d’un réseau ferré endommagé et surchargé en étaient la raison.  Il n'était d’ailleurs pas facile de se procurer un train par les temps qui couraient. Dans les bombardements, La Reichsbahn avait perdu au moins les trois-quarts de son matériel roulant, et il n' était plus conforme à leur dignité d' hommes qui recouvraient leur liberté d'emprunter des wagons de marchandises... Ils se trouvèrent tout étonnés de s’installer sur des banquettes, si défraîchies étaient-elles! Mais le "train de plaisir" qui devait les conduire vers l' Ouest prit tout son temps. Il leur semblait rouler encore plus lentement encore que les convois de wagons à bestiaux qui les avaient traîné jusque là... Peut-être les installations ferroviaires avaient-elles été ici plus sévèrement fragilisées par les raids alliés... Il leur était souvent difficile d' identifier les gares... Ils reconnurent cependant Brunswick, puis Hanovre qui réveilla chez Mathieu le souvenir de son vieil officier allemand... Münster , Clèves... mais ce n'est que dans la soirée du 17 Juillet qu’ils franchirent la frontière. Ils étaient aux Pays-Bas. A Kevelaer , les hôtels de la ville avaient été réquisitionnés pour les loger. Mathieu et son frère furent hébergés à  l' hôtel des Trois Rois...











Kevelaer, Pays-Bas 1945