Ceux de Scissy:

Le petit peuple de la mer  une fiction de Jefke van de Kerkof

Résumé: Dans une forêt de l’arrière-Pays, sur les hauteurs du plateau, un jeune bûcheron s’escrime à abattre un grand pin. Il est destiné à la construction d’une nef destinée au besoin de l’évêque Allibert. Bientôt les soudards de son lieutenant, le sinistre Crotoy, viennent prendre livraison de l’énorme tronc pour s’en aller le livrer au port de Genêts où un charpentier de marine devra le débiter pour façonner les membrures de la coque. Alors l’aide de tous les villageois n’est pas de trop pour charger tout le grume sur deux charriots atelés l’un à l’autre et tractés par douze chevaux… Le lourd convoi s’éloigne  à la tombée de la nuit pour une longue descente sur Genêts…

Une journée à La mer

… Des écus, en regard de la tâche accomplie et des charrois qu’on avait peu de chance de récupérer facilement, il n’y en avait tout juste le compte, mais le vieux décida tout de même de fêter dignement l’événement. Il revint de sa remise avec une topette contenant on ne sait quelle liqueur qu’il confectionnait lui même selon une étrange recette  et dont on savait, entre autre, qu’elle contenait du venin d’aspic . Il en versa une bonne lampée dans chacun des petits verres à thé qu’un Maure un jour lui avait offert contre son hospitalité.

- Goutez moi ça, dit-il à sa descendance, vous m’en direz des nouvelles ! …

Tola et Cello y allèrent un peu à reculons. Ils se méfiaient des intentions du  patriarche qui leur avait déjà joué des tours. Cette fois il se trompait : la liqueur était un vrai nectar et la petite pointe d’amertume disparaissait vite sous le feu des papilles. Bien vite leurs yeux s’écaquillèrent, les pupilles se dilatèrent, leurs langues se délièrent et les voix s’éclaircirent. Ils eurent tôt fait d’y retourner et la topette ne semblait ne jamais vouloir se vider.

- Pourquoi veut-il un nouveau bateau , l’Allibert ?

- Un aussi grand ? C’est pas pour la pêche : la mer d’ici avec tous ces sables n’est pas bonne pour les nefs trop lourdes. L’estran du jusant est bien trop vaste pour les gros vaisseaux.

Il existait bien des barquasses de pêcheurs sur la côte mais elle devaient être à fond plat, fortement toilée et ne devait pas dépasser une certaine taille pour pouvoir être traînées à l’occasion sur le sable. Ceux qui pêchaient plus au large, à la senne étaient plutôt les gens d’en face à Cancavena, ceux de l’évêque  MacLow, rival d’Allibert. Ici les pêcheurs utilisaient parfois les bêtes pour tirer leurs filets dans l’eau, on les nommait les pardevisseurs car cette technique leur venait du Nord  mais la plupart des pêcheurs étaient aussi paysans et pratiquaient à l’occasion de grands marées la pêche à pied. A la marée descendante, de l’eau un peu au-dessus de la taille, Ils poussaient devant eux un grand filet triangulaire maintenu entre deux cannes croisées et recourbées à leurs extrémités qui formaient une sorte de spatule.





Comme elles évoquaient  de loin la forme des cornes on avait surnommé ce type de filet une bichette et c’est avec ces bichettes qu’on pêchait surtout des chevrettes, autre nom que portaient ici crevettes et bouquets. Mais il ne fallait pas négliger un autre apport de poissons tout aussi  important constitué par la pêche en rivière. Ainsi, à partir de novembre, des multitudes de saumon remontaient  les rivières pour aller pondre leurs œufs en amont. Il suffisait parfois de se baisser pour les attraper si bien que, les bonnes années, on ne manquait jamais de poissons en hiver.

- C'est ptêt ben à cause du changement des eaux.

Somba  finassait : en fait,  il en savait plus qu'il  ne voulait en dire.  Agacée, Ipona  relança les autres .Elle se sentait exclue de leur groupe d’initiés.

- Quel changement des  eaux ?  I'mescagasse à la fin , avec leurs petits airs supérieurs de cacherie.  

Tola, bon prince, finit par la renseigner:

- On dit que par l’orage terrible de tantôt , le vent a poussé  les flots dans la baie et qu'ils ont passé la barrière de dunes,  se déversant sur la forêt de Scissy…

Noar sentait que le vieux roublard allait lui rafler la primeur de l’information. Avant que Somba puisse intervenir, il surenchérit:

- Paraît que des  trois tombes, deux sont maintenant des isles et avec tout ce ciel crevé, l'eau n'est pas prés d's’retirer ...

L’ancêtre le regarda, furibard :

- T’oublie de dire que les terres aussi  ont craquées ; Dieu sait tout ce qui a bien pu disparaître dans les ténèbres de ses gouffres. De quoi rassasier bien des dragons


Mont Saint Michel et Tombelaine  1993