Sur un bref coup de sifflet, le train repartait aussitôt, mais si lentement qu’ils nous n’avaient aucun mal à réintégrer leurs wagons, en dépit de la hauteur des marchepieds: ils étaient rompus maintenant à cette petite gymnastique...

L’absence de ravitaillement commença cependant à les inquiéter... Leurs rares "convoyeurs" étaient aussi mal lotis qu’eux et tout aussi peu renseignés sur leur destination. Le chef de train lui-même recevait ses ordres au fur et à mesure dans les gares qu’ils traversaient.

 Le 2 Juillet ils franchirent la Vistule à Thorn. Le train, prudemment, s’engagea au ralenti sur le pont hâtivement réparé; le fleuve était sale. Il s’écoulait comme défilaient de tristes souvenirs évoquant les lieux sinistres  d’Hohensalza ou Gnésen... Leurs estomacs commença de crier famine... Ils profitèrent des nombreux arrêts pour allumer entre les rails des feux de bivouac, faire chauffer un peu d’"ersatz" de café, rôtir les quelques patates ou rutabagas déterrés souvent à la sauvette,  marauder les rares silos abandonnés... Il leur arriva aussi de croiser, dans une gare de triage, un train de déportés ou de prisonniers russes rapatriés de la zone occupée par leurs alliés de l’Ouest. Eux avait eu la chance, d’être correctement ravitaillés et ils leur quémandèrent au passage quelques miettes qu’ils leur abandonnèrent de bon coeur, tout joyeux de fouler bientôt le sol de leur patrie... Il s’agissait souvent d’Ukrainiens qui paraissaient éviter le contact avec leurs gardes russes, insatisfaits de cette sympathie qu’on leur manifestait. Ils s’échangèrent leurs voeux de bon retour ...

- LA  TRAVERSEE  DE  BERLIN  -

Voilà trois jours qu’ils voyageaient. Le mécanicien et le chauffeur de leur locomotive étaient à moitié ivres la plupart du temps. Des camarades anciens cheminots s’étaient proposés pour les suppléer... Kreuz, Landsberg... Le charbon vint à manquer... Il fallut parfois brûler les traverses de bois  déposées le long de la voie, pour atteindre le dépôt suivant...  Ils en avaient constitué une réserve sur le tander... Küstrin... Les stations s' égrenaient en un interminable chapelet; ils avaient cessé depuis longtemps de  s’intéresser au paysage... rebutés par sa monotonie, ils somnolaient à même le plancher des wagons, dont la paille avait été brûlée dès les premiers jours. La faim continuait de les tenailler... Cependant ils avaient franchi l ' Oder. Ils s’approchaient de Berlin... Ils reconnurent déjà la station de "Tiergarten", le célèbre jardin zoologique de la capitale ... Ou étaient passées les bêtes dans le cataclysme qui avait englouti les hommes ? ...

Le train ralentit et, dans le crépuscule qui tombait, nous roulèrent à travers le spectre d’une ville...

Tous les camarades du wagon étaient maintenant debout dans le wagon, muets devant l’ampleur des destructions. Un moment, l’un d’eux  pointa le doigt vers un vaste immeuble totalement dévasté qui certainement ne devait plus avoir aucun escalier intact, pour désigner au huitième étage une petite fenêtre inexplicablement éclairée... Des gens vivaient là... Par quel miracle avaient-ils bien pu regagner leur logement et y monter un fil électrique, alors que de chaque côté, toutes les fenêtres s’ouvraient lamentablement sur le vide… C’était à n'en pas croire ses yeux !… Ce serait une des rares images que Mathieu conserverait de Berlin: une lueur dans un tas de ruines... image de la fragilité des hommes mais aussi de leur tenacité. Ils poursuivirent leur lente procession: la nuit acheva de disloquer les ombres.

 

-  MAGDEBOURG  -

 

Quand l'aube du cinq juillet se leva, ils se trouvaient à Erfurt : la ligne de démarcation devait maintenant être toute proche. Si tous les estomacs étaient vides un immense espoir emplissait les coeurs... Ils approchaient de Magdebourg... et Magdebourg c’était les Américains, leurs vrais  "libérateurs", ceux qu’ils  avaient vraiment attendus et surtout, espéraient-ils les généreux dispensateurs d’une manne providentielle, comestible, dont la perspective les faisait saliver d’avance...

 Mais rien de tel ne se produisit... Sur les quais de la gare ne grouillaient que les uniformes russes... "Davaï ! Davaï ! "; nos gardiens, soudainement réveillés, les pressèrent de descendre: l’aspirant Mathieu eu le réflexe de repasser sa capote russe sur son uniforme d’aspirant ,dont, à tout hasard, il s’était revêtu.

 En fait d’accueil triomphal, ils furent littéralement expulsés des wagons à coups de pieds dans les fesses ! Et, sans plus attendre, ils reformèrent les colonnes par trois et traversèrent la ville en un défilé qui n'avait rien de glorieux. Mathieu eut du mal à reconnaître la vieille cité qu’il avait connue au début de sa captivité, quatre ans plus tôt... Partout dans les rues, des soldats russes encombraient les trottoirs où, quand ile les croisaient, s’effaçaient quelques rares civils qui les regarder subrepticement passer,  sans surprise, mais avec parfois, comme une lueur de reproche dans les yeux...