Cette plage était hier encore couronnée de dunes et  ces dunes abritaient une fabuleuse forêt. Depuis tout avait été balayé et bouleversé. Il appela encore une fois son chien. Les rochers lui renvoyait l’écho de ses appels. Buba s'obstinait à rester invisible. Alors il se remit à l’eau et rebroussa chemin vers la plage. La faim commençait a lui tenailler le ventre et tout son corps salé par l’eau de mer  le démangeait. Maintenant le flot commençait à remonter et il n'avait  à peu prés rien pêché. Il décida tout de même de rentrer. Il se demandait bien comment il allait leur expliquer le maigre produit de sa pêche pendant tout ce temps passé. Mais il se demandait surtout  où pouvait être caché son chien, non pas qu'il se sentit  inquiet pour lui  - Buba retrouverait toujours son chemin -  mais il ne se sentait pas très rassuré  sans la protection de sa compagnie  pour remonter le sentier creux près des orpailleurs alors que les rayons du soleil baissaient  rapidement. Heureusement, chemin faisant, il pourrait grappiller ici et là quelques baies, mûres ou autres castilles qui le rafraîchiraient et calmeraient suffisamment sa faim …



De son côté, Ipona commençait à s'impatienter: il ferait bientôt nuit et Cello n'était toujours pas rentré. Il ne faisait pas bon courir la  lande, entre chien et loup, dès fois qu'on fasse  de mauvaises rencontres. Pas très loin de là on parlait de l’Ankou,  sorte de camarde qui sévissait de l’autre côté de la baie. On parlait aussi  de goubelins ou tout simplement de vestibouseux et  autres trimardeux de la raspouille qui fréquentaient les lieux. Cela la tranquillisait un peu de le savoir avec Buba. Mais quand même, il était encore bien jeune... A la fin n”y tenant plus , elle alla quérir le vieux Somba  car l'autre Tola était encore parti en forêt pour ramasser ses coupes. Il lui dit de ne pas s’en faire, qu’ il en apprendrait plus  de la nuit que du jour. La certitude que son chien protège l'enfant semblait le rassurer.

Ipona était furieuse. Il devenait gâteux  le  Somba : l'ancêtre semblait oublier que la contrée n'était plus si sûre qu’autrefois, dans cette enclave de Neustrie, avec l’apparition de sbires tels Crotoy et ceux de son espèce: il fallait maintenant  se méfier de tout. Son inquiétude redoublait: Cello pouvait s'être blessé  dans un ravin, avoir glissé de la falaise et ne pas pouvoir appeler à l’aide. Elle se mit à imaginer le pire. Son angoisse atteint son paroxysme lorsqu’elle aperçut le chien  Buba qui gambadait joyeusement dans l'enclos de la ferme… tout seul ! …


De fait Cello savait  se débrouiller dans l’eau. La blancheur de lait de l’écume, la caresse du sable qui glissait sous ses pieds, la chaleur du soleil montant eurent raison de ses dernières réticences. Les pieds dans l’eau à jeter son bâton, il s’était progressivement accoutumé à sa fraîcheur. La mer en cette fin d’été, malgré les orages qui l’avaient refroidie était maintenant  presque tiède. Il se déshabilla laissant ses vêtement en vrac sur la plage et se glissa un peu frileux mais avec un certain délice dans la saveur de l’eau .

Quand il se fut lassé du jeu des vagues, il s’enroula dans le sable comme dans une serviette et se laissa sécher sous les rayons  brûlants avec son chien haletant à ses côtés. Il jouait négligemment avec des coquillages nacrés qui scintillaient dans un paquet de varech, pressait les petites boules noires pour les faire éclater, empilait l’un sur l’autre les petits chapeaux chinois des pétoncles, s’amusant parfois à capturer sous leur ombrelle les puces de sable qui s’étaient risquées à venir l’agacer. A portée de main, il attrapa un os de seiche qu’il se mit à graver de signes cabalistiques comme une frise  décorative . Les yeux embués par le soleil, il voyait dans les vapeurs du sable, comme dans un mirage l’archipel des îles posées sur l’eau tout là-bas, étrangement, sur la ligne d’horizon. Il s’aperçut qu’il les voyait pour la première fois. Il réalisa alors avec stupéfaction qu’auparavant la grande forêt s’étalait jusque-là.  Il ne comprenait pas. La brume marine qui montait avec la chaleur pâlissait leurs ombres. Elles finirent par disparaître tout à fait à sa vue. Alors il s ‘endormit …

Quand il s'éveilla , le soleil avait incendié  tout son corps et sa tête le lançait. Il s’habilla vivement. La mer était maintenant presque basse et Buba avait disparu. Sans doute était-il à courir les lapins dans les dunes.  Il l'appela en vain. Peut-être était-il parti vers ces rochers au bas de la falaise que la mer maintenant avait tout à fait découverts. Il se souvint alors qu'il était sensé être allé pêcher bien qu’il n'en ait jamais vraiment eu la moindre intention. Il chargea la bichette sur son épaule et s'avança vers le rivage. Il allait faire quelques passages dans l’eau. Il ramasserait bien quelques poignées de crevettes de quoi justifier sa journée à la mer.  Sa curiosité se ravivant, il pensa d’abord  longer les rochers découverts plus loin vers le Sud.  Et plus il progressait, plus son excitation grandissait : allait-il pouvoir découvrir l’endroit de  la grande forêt engloutie. En fait,  Il ne vit pas grand chose. Fatigué  d'avancer avec le lourd panier en bandoulière  et de pousser devant lui le filet pesant avec de l’eau jusqu’à la taille , il avisa un rocher un peu plus isolé dans la mer et s'y assit un instant. La barrière de rochers n'en finissait pas de longer les falaises, à perte de vue. Tout juste s’il pouvait deviner au milieu de cette rocaille l’embouchure espérée du Lude. Devant lui s'étendait la vaste mer jusqu’ à la côte de Cancavena qu’on devinait à peine dans la brume. Il ignorait que, là où il se trouvait à ce moment, il aurait du voir tout  une plage s'étendre vers le Sud.

À suivre …