Il y avait moins d’une lieue à parcourir de ce hameau de la Butterie jusqu’à Montviron où se trouvait  la taverne. Si la transaction se déroulait régulièrement, les enfants seraient échangés  non loin de la butte de Lolif qui dominait toute la région et la vallée de la Braize jusqu’aux confins d’Avranches. Si Mabire était l’entremetteur, le patron de la taverne, un breton du nom de Detrutix  était en cheville avec le Borgne pour toutes sortes de traffic servait de guetteur. Il était chargé de signaler tout irrégularité à l’infirme, notamment si Crotoy s’affranchissait de la consigne de se rendre seul au rendez-vous. A cet effet, Detrutix avait placé un de ses valets dans la tour clocher de l’église chargé de le prévenir de tout anomalie… Il faisait nuit lorsque Mabire parvint chez Detrutix… Après un copieux repas, il fut conduit dans le grenier où il passerait la nuit et la journée du lendemain jusqu’à son éventuelle  rencontre avec le lieutenant d’Allibert. Il ne lui restait plus qu’à attendre. ..

Vers 20h alors que le soleil déclinait, la femme du métayer, une petite femme triste au visage blafard, vint apporter un brouet aux enfants ce qui constituait la seule nourriture qu’on avait tenté  de leur faire avaler depuis leur départ de la grotte hormis les crêpes que leur avait préparées la vieille. La brave femme pris l’initiative de leur délier les mains.  Cette fois-ci, affamés comme ils étaient, ils se jetèrent dessus cette nourriture sans faire la fine bouche. La pauvre femme, sans doute affligée par le sort qu’on réservait aux enfants sortit furtivement de sa blouse une grosse miche de pain qui déformait sa maigre silhouette pour l’offrir à Alrun, Leïf et Per, qui se retrouvèrent assez surpris par cette soudaine bonté. Ils la dévorèrent avidement sans laisser la moindre miette avant que quiconque ne s’avise de leur reprendre. Cependant l’ombre de la timide servante s’était esquivée sans prendre la peine de les entraver de nouveau. Cela leur apporta un grand réconfort de se retrouver plus libres de leurs mouvements après toutes les crampes que leur avait occasionné un transport aussi inconfortable.

 Hélas, la lourde porte de la soue s’était bien refermée sur la fermière qui s’était déjà mise en grand danger en leur témoignant  autant d’attentions. Ils allaient devoir affronter une nouvelle nuit d’angoisse. En fait, depuis leur endormissement avec l’opium, il avait quelque peut perdu la notion du temps. Celà leur paraissait insensé de n’avoir quitté leur grotte que de la veille au matin. Cette deuxième nuit qu’ils passeraient à attendre le verdict sur leur sort allait leur paraître interminable, dans la puanteur des cochons, l’irritation de la paille souillée du plancher, le bourdonnement des insectes qui n’en finissaient pas de s’exciter à l’odeur d’un sang jeune et neuf.

 Ils finirent toutefois par s’endormir  tout enlacés dans le coin le moins sordide de la pièce où ils s’étaient réfugiés, sommeillant au milieu des toiles d’araignées.   

Chapitre 12

Le regard embrumé de Galfand divaguait dans la pièce, il se demandait bien quelle était la voix qu’il entendait et qui lui semblait aussi lointaine à travers ses acouphènes et la terrible migraine qui lui serrait la tête. Il avait si mal aux dents qu’il pensait qu’on lui avait arraché la moitié de la mâchoire. La déchirure  de sa tempe gauche, recousue grossièrement par le vieux Somba, lui tirait les chairs jusqu’à hurler … Mais qui donc lui essayait de lui parler ?

- Parle-lui, Cello, dis-lui qui tu es !

- Messire, messire, c’est moi Cello du village des loups…

Rien… le ménestrel tournait la tête de gauche à droite, dévoré par la fièvre, comme s’il cherchait quelque chose ou quelqu’un.

- Les enfants, les enfants, où sont les enfants ?...

- Messire, c’est moi, avec la bichette, celui que vous avez trouvé dans la lande …

- Les enfants, il faut sauver les enfants …

- Somba, il délire ?...

- Non, il cherche à nous dire quelque chose … Recommence !

- C’est moi, Cello, du village des loups. Somba, c’est mon grand-père …

-   Somba ?…

Il semblait retomber dans sa fièvre agitée …Soudain :

- Gamin, gamin Tola … tu es Tola … de la ferme des loups.

Il se remit à s’agiter en tentant de se relever sur ses coudes. A la lumière de la bougie, il essayait de dévisager celui qu’il prenait pour Tola et qu’il hésitait encore à reconnaître … enfin tout essoufflé de ses efforts, il chuchota encore

- Somba, faut prévenir Somba !... avant de retomber en arrière, de nouveau évanoui.

- Il faut absolument qu’il nous parle, dit Somba. Plus on attend et plus on prend du retard sur les autres …

Il ne savait pas vraiment de quels autres il voulait parler. Il s’aperçut alors que Galfand conservait sa main droite toute serrée.