Crotoy se montra un peu exaspéré par cette nouvelle fonction de maître d’hôtel qu’on s’efforçait de lui faire endosser mais il s’efforça de le dissimuler. Il fallait avant tout endormir l’éternelle méfiance qui caractérisait l’évêque. Il se fit tout miel,  complétant même  la panoplie de l’évêque en goguette par une collection d’éventails qui lui seraient bien agréables par ces fortes chaleurs…     

Crotoy s’engagea à livrer lui-même tous les marchandises demandées par l’évêque. Il était un peu inquiet car il n’avait toujours par reçu de confirmation de l’Abbé de la venue d’Aldebert  de Constantia comme invité surprise. De son intervention dépendait la réussite de son projet et il scrutait le ciel de son œil perçant dans l’espoir d’y découvrir enfin le pigeon apportant la nouvelle espérée. En fin d’après-midi, il finit par se mettre en route accompagnés de deux soudards qui conduisaient le chariot léger contenant les caprices  de bouche de l’évêque. Juste avant de quitter la ville, son œil exercé avisa un vol de  tourterelles qui tournoyaient dans le ciel. L’un des pigeons se posa sur le bord d’une des meurtrières de la capitainerie. Juste celle derrière laquelle il avait déposé sa cage. Il descendit de cheval  et se précipita. C’était bien le message attendu. Trancrède avait bien travaillé. Il recevrait la visite inopinée de son Excellence Monseigneur de Constantia à la fin du jour où il lui offrait l’hospitalité pour la nuit. C’est l’évêque Aldebert lui-même qui officierait la grand-messe du dimanche. Crotoy pensa que Tancrède en procédant de la sorte  annonçait la destitution anticipée  en quelque sorte de l’évêque du Diocèse d’Avranches, Allibert, dont dépendait la Lucerne. Le cœur de Crotoy s’accéléra. Les choses maintenant étaient en route. Rien ne devait plus pouvoir les arrêter. Il se mit en route le cœur léger. ..

Chemin faisant, peu avant Sartilleo, il croisa la route de Bertrand qui chevauchait à sa rencontre. Quand il apprit la présence de Tola mêlé aux pèlerins de l’abbaye, il fronça les sourcils. Il comprit aussitôt l’intention des louviers de tenter de libérer les enfants.  C’était bien cela la raison qui les avait poussés  à rencontrer Détritux. Il se fit bien expliquer par Bertrand  que le groupe de louviers était bien sous le contrôle du moine cellerier. Il allait falloir jouer serré. Il était trop tard pour faire déplacer les  jouvenceaux de leur geôle. Il convint que l’option de Bertrand de neutraliser les « espions » comme il les nommait, juste après l’office matinal réservé aux  pèlerins laïques était la plus sûre. Crotoy était certain que ceux qui s’étaient infiltrés sans trop savoir leur nombre – au moins deux, affirmait Bertrand – avaient des complicités à l’extérieur.  Il fallait multiplier les patrouilles tout autour de l’abbaye et dans la forêt avoisinante pour les débusquer.  Il confia ce rôle à Bertrand.







Dès qu’il aurait rencontré l’Abbé pour régler les derniers détails, il devrait retourner à Avranches pour assister l’évêque dans la condamnation de Somba. Finalement, il était très satisfait qu’on mette la main sur ces louviers. Si ce vieux loup de Somba était bien trop coriace pour livrer ses congénères encore cachés dans la forêt,  les plus jeunes seraient certainement bien plus faciles à convaincre. Clément Jouënne s’y emploierait. Les derniers réfractaires ne seraient  pas longs à débusquer.  Tout compte fait, l’affaire prenait bonne tournure.

Alors que Bertrand tournait bride pour rejoindre ses hommes qui stationnaient sur la place devant la poterne de l’Abbaye, Crotoy  guida la charrette  par le chemin de la forêt, derrière le moulin à l’ouest du domaine. Cette fois encore, il accèderait ainsi directement au logis abbatial. Ils arrivèrent bientôt à l’étroite porte qu’on avait percée ici dans l’épais mur d’enceinte. Là encore, il appela le prieur avec sa trompe de chasse…

Le lendemain  était un jour de fête. Tous les vilains et manants affluaient du voisinage pour le jour du marché. Ils se mêlaient aux bêtes et aux carrioles de toutes sortes chargées de légumes et de fruits  qui se frayaient un chemin sur la longue rampe qui conduisait sur le parvis de la basilique où s’étendait le marché. La nouvelle qu’on allait assister à l’exécution d’un homme accusé de sorcellerie et de pacte avec le démon avait électrisée la foule. Quand on sut qu’il s’agissait du vieux Somba du village des loups, on s’étonna un peu. On avait l’habitude de le voir de temps en temps sur ce marché qu’il avait l’habitude de fréquenter invariablement accompagné de son chien Buba. Malgré son caractère assez trempé, il avait plutôt bonne réputation et les herbes et les potions qu’il vendait à petit prix sur la place se révélaient efficaces à soigner les petits maux et blessures dont pouvaient souffrir tous ces paysans, ces artisans et ces pêcheurs accablés de corvées  On savait bien que le vieux passait beaucoup de temps dans la forêt et qu’il y rencontrait parfois les druides et les anachorètes avec lesquels il entretenait des rapports mystérieux.  On s’interrogeait sur ses  « méfaits » et on se demandait si cette condamnation n’était pas en rapport avec le raz de marée qui avait englouti la grand forêt de Scissy qu’il avait l’habitude de parcourir alors que rares étaient les Abrincates qu’y risquaient de s’y aventurer… Bref, tout le monde était impatient d’en savoir plus.