- Sors , j' te dis ou je m'en vais tailler tes belles oreilles en pointes .

L'homme n'avait pas bougé d’un pouce.  Plus mort que vif, l’enfant renonça à s`enfuir , peut-être encore s’il n’avait pas eu cette  satanée bichette… Mais il était fatigué. De guerre lasse, il sortit piteusement des buissons .

- Je te suis depuis un moment ... continua l'homme.

Cello  prit peur : il ne pipait mot comme si  sa voix était bloquée dans sa gorge.

- T'es pas bavard, comment t'appelles-tu ?

- J' suis un berger  du hameau de St Michel...  finit par déglutir péniblement l’enfant et désespérément il tenta d’appeler son chien :

- Buba ! cria-t-il  désespérément  puis se retournant vers l’étranger : J’ai perdu mon chien !...

Il y eut nul aboiement en  écho à son appel.

- N' t' fatigue pas:  J' l'ai renvoyé !

Que fais-tu là avec une bichette bien trop grand pour

toi. Si t' es berger, je veux bien être moine. Moi, j’crois plutôt que tu braconnes ?

- Oh non seigneur, c’te bichette,  j' la rapporte à

mon grand-père mais comme j’ai perdu mon chien, je  m’suis  égaré  en chemin.

- J' te l' fais pas dire . Mais peu importe, c'est toi

que je cherchais, toi ou les tiens; ch' sais qui t' es.

- Comment pouvez-vous l’ savoir , moi, j' n' vous ai

jamais vu ?

- Tu m’as jamais vu,  mais je sais parler à ton chien.

C' n'est pas ton chien d'ailleurs mais, c’est Buba c'lui

de Somba, et, toi t' es Tolla,  de la ferme des loups.

L'enfant eut un bref instant de jubilation: l'étranger n'était pas si  infaillible, il l’avait confondu avec son frère. Par malice, mais aussi un peu par fierté, il ne le contredit pas. Pourtant , l'homme eut  soudain un doute :

-Tu m' parais pourtant bien jeune; quel âge as-tu ? Cello  mentit:

-  Treize ans , seigneur .

L'autre le regarda d'un air dubitatif .

- T'es rien qu'trois pommes! C’ n'a pas d’importance , après tout. Tu  vas aller dire à Somba  que Je veux le voir ...

Cello  poussa un soupir de soulagement, ce ne devait pas être  un bandit s’il voulait parler à son grand-père.  Alors il s'enhardit :

- Mais qui êtes-vous, messire , et pourquoi voulez-vous voir grand-père ?  

L’autre parut exploser d’indignation :

-  Mais tu bacouettes comme une babouine , galoupiot , sache que j' suis un voyageur qui ne voyage plus et qu'on m'appelle Galfand , ménestrel de Vaumoisson .

Puis l'homme se radoucit  un peu et poursuivit :

- Tu diras à Somba qu'on peut me trouver  vers l’ancien corps de garde sur les falaises des cabres, aux heures qu'il  connaît. Mais qu'il ne traîne pas, i' se passe certains périls  qui exigent la plus grande vigilance et la plus grand célérité. Va maintenant, tourne à gauche à la prochaine croisée de chemin et ne fais pas de mauvaises rencontres: il est plus d'un farfadet qui folâtre  dans le landage !…

Et il partit d'un grand éclat de rire, s’enroulant  dans son grand manteau, le chapeau baissé sur les yeux: avec ses belles culottes rouge et  sa haute stature, sa silhouette ne manquait pas d'allure mais elle inquiétait encore  bien trop  Cello, qui détala sans demander son reste, mais dans la bonne direction cette fois-ci.

Pourtant il oubliait encore  quelque chose :

- Si t’oublies ta bichette,  Somba va te tanner les fesses si bien tu pourras plu t’asseoir avant la prochaine lune ! s’esclaffa encore le malicieux ménestrel.

Piteusement il revint ramasser son filet pour s’en aller prestement de son côté. Il courait le long du chemin comme un dératé  en supportant  tant bien que mal  la bichette qui lui sciait l’épaule.  Le panier lui battait cruellement les flancs. Il faisait presque nuit maintenant, et mille lucioles semblaient comme des yeux de crapauds qui l’épiaient dans les haies de mûres. D’ailleurs,  il ne savait plus trop si c'était des vers luisants ou les pupilles des gnomes  ou des farfadets dont parlait Messire de Vaumoisson. Soudain , au détour du chemin , il aperçut une forme sombre aux yeux brillants qui bondissait vers lui . Son coeur s'arrêta net de battre : c'était un loup !


Corps de garde à Carolles © 12016