Somba se retourna aussi sur l’épée Erendel qu’il avait déposée au chevet du ménestrel. Elle brillait à peine dans la pénombre. Elle aussi provenait des forges de Quokelunde. Somba restait songeur. Que resterait-il ? se demanda-t-il des toutes ces belles façons qui faisaient la réputation des artisans de Scissy et de leur prodigieux-savoir faire. Que resterait-il de leur descendance ? Il se mit à repenser au dernier séjour qu’il avait pu effectuer sur le Mont Tombe où les forestiers avaient l’habitude de se réunir pour assister aux éclipses de Lune et où il était un des rares continentaux à être convié. On l’autorisait aussi à parcourir la vaste forêt sachant le rapport étroit qu’il entretenait avec les bêtes sauvages et la connaissance approfondie qu’il avait des plantes et de leurs vertus. Lui-même avait appris beaucoup des anachorètes qui s’étaient retranchés au plus profond des frondaisons des grands feuillus.

Il se rappelait les fêtes rituelles où danses et chants se succédaient avec les chœurs des voix graves des pères, plus sopranes celles des filles et des femmes,  et celles célestes des enfants…  

Galfand se mit à geindre doucement. Il recouvrait peu à peu ses esprits.

Le vieux songea alors à toutes ces personnes qui avaient sans doute péri dans l’inondation. Il pensait surtout aux enfants.  Peut-être certaines de ces personnes avaient eu le temps de les mettre en lieu sûr. De se réfugier de la montée des eaux. Mais il ne voyait guère que ceux qui ne résidaient pas trop loin des trois monts. La brutalité et la vitesse de ce raz de marée qui s’était produit la nuit, un jour de grand coefficient (115), par un fort coup de vent du Nord-Ouest, n’avait laissé aucune chance  à ceux qui se trouvaient à plus d’un mille de ces promontoires. Peut-être certains avaient-ils pu se maintenir à la surface  de l’eau à l’aide de flotteurs improvisés. Mais, dans cette tempête nocturne, aveuglés par les embruns, engloutis par les courants et les remous provoqués par les caprices des fleuves qui tout gonflés s’évacuaient par la baie , peu avaient dû survivre dans ces eaux refroidies…

Les enfants … Somba se rappelait encore ceux de Kap et de Else, princes resplendissants dans la lumière du couchant lors de la dernière fête de la Lune sur le Mont Tombe à laquelle il avait bien pu assister. Comment s’appelaient-ils déjà ? … Il ne se le rappelait plus.

- Al…run !...

Galfand semblait articuler quelques mots faiblement.

- Peer…

Cello aussi avait entendu. Il avait rapproché son oreille des lèvres tremblantes du ménestrel. Il se retourna vers son grand-père :

- Il essaye de nous dire quelque chose... Qu’est-ce qu’il dit Somba ?

- Je ne comprends pas … s’exaspérait le vieil homme qui à son tour s’était penché sur Galfand.

- Leffe…. Dit encore celui-ci puis il sembla retomber dans sa torpeur …


Cello aussi avait entendu. Il avait rapproché son oreille des lèvres tremblantes du ménestrel. Il se retourna vers son grand-père :

- Il essaye de nous dire quelque chose... Qu’est-ce qu’il dit Somba ?

- Je ne comprends pas … s’exaspérait le vieil homme qui à son tour s’était penché sur Galfand.

- Leffe…. Dit encore celui-ci ….

Puis il sembla retomber dans sa torpeur …

- Qu’est-ce qui dit, grand-père ?

-  Leffe ? Il doit s’agir d’un nom !... Nom d’un chien, mais c’est le fils aîné de Kap et de Else qui se prénommait Leïfe. Et Alrun était-celui de sa sœur !...

Somba réfléchissait à toute vitesse :

- Si Galfand s’est retrouvé en possession de l’anneau de Kap, se pourrait-il qu’il ait pu rencontrer d’autres personnes  que le prince juste avant le cataclysme …

- Et s’il voulait simplement parler des enfants ? s’enquit Cello …

- Mais quand il t’a vu, il était seul. Aucun enfant ne l’accompagnait, n’est-ce pas Cello ?

- Il m’a juste dit que tu ailles le retrouver à la cabane de garde et qu’il y avait urgence …

La cabane du corps de garde. Le meilleur endroit sur la falaise pour guetter la côte. Somba commençait à comprendre que le ménestrel ne se trouvait pas à Quokelunde au moment du raz de marée mais qu’il comptait s’y rendre… Parvenu après le désastre il avait du rechercher les traces  d’éventuels  survivants du clan de Scissy parmi tous épaves disséminées tout au long de la côte. Et sans doute avait-il trouvé ainsi l’anneau de Kap.

- Grand-père, c’est peut-être pour leur rendre l’anneau qu’il cherche les enfants de Kap ? suggéra alors Cello…

- Mais tu as raison, Cello, c’est bien sûr !

Il venait de comprendre que le ménestrel pouvait chercher à retrouver les enfants de Kap. Et s’il cherchait à les retrouver c’est qu’il pensait qu’ils étaient vivants. Somba connaissait l’esprit méthodique de Galfand. Il n’aurait pas tenté de le joindre, s’il n’avait pas la certitude de ce qu’il connaissait. Dans sa fièvre délirante, l’homme le prévenait d’un danger qui menaçait les héritiers  de Scissy.