Le cinquième jour 1

Cinquième jour : de Tatihou à Sainte-Mère Eglise

Le lendemain, nous reprîmes l’étrange amphibie pour regagner le continent. En repassant par le port de pêche de Saint Vaast il nous fut donné de recueillir une longue histoire à moitié tombée dans l’oubli que nous ressassâmes tout en longeant la côte vers le sud sur le GR 223 observant, de loin, la haute tour de la Hougue et le fort de l’îlet qui s’estompaient dans la brume du matin. Cette histoire nous fait remonter à une des dernières mutineries que connut la marine marchande française :

Le jeudi 5 septembre 1974, le paquebot France appareille de New York (États-Unis) à 18h45 pour sa 202e traversée de l'Atlantique. Il touche Southampton (Angleterre) le mercredi 11 à 13 h pour y débarquer 621 passagers et en embarquer 7 autres. Le même jour, il est 21 h lorsqu'il arrive en vue du Havre (Seine-Maritime). C'est ce moment que son équipage a choisi pour prendre le contrôle du navire et obliger son commandant à stopper les machines à deux milles au large du port. Les marins entendent ainsi protester contre l'annonce faite deux mois et demi plus tôt, le 8 juillet par le gouvernement de Jacques Chirac, du prochain désarmement du France.

Les 1266 passagers sont débarqués le lendemain. La grève mobilise l'ensemble du personnel, soit 964 personnes, comprenant l'équipage proprement dit ainsi que le personnel de cabine. La mutinerie se prolonge déjà depuis douze jours quand une tempête contraint le paquebot à trouver un abri. Les vents soufflent de nord-ouest à 80 km/h. Le France appareille le mardi 24 septembre et vient jeter l'ancre à 14 h 30 à trois milles au large de Saint-Vaast-la-Hougue, à l'abri de la côte ouest du Cotentin, tout près de l'île de Tatihou. . Plusieurs barques de pêcheurs s'approchent alors du paquebot pour aller le saluer et soutenir les mutins tandis que quelques dizaines de curieux se massent sur les quais pour tenter d’apercevoir le navire.

La préfecture maritime de Cherbourg prend aussitôt un arrêté interdisant à tout navire, sauf pour raison de sécurité, de s'approcher à moins de 100 mètres du France. Deux bâtiments de la Marine nationale, La Coriandre et La Violette, sont chargés de faire respecter la consigne. À bord, la vie des grévistes est déjà solidement organisée. Les corvées ont été triplées la télévision et la radio fonctionnent en continu, le standard téléphonique travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour maintenir le contact avec les familles, les séances de cinéma ont été maintenues, les salles de sport sont en libre accès, des réunions du personnel ont lieu quotidiennement dans le théâtre, un journal est même imprimé chaque jour, qui fait le point sur la grève et enregistre les soutiens arrivant de partout. On pêche même du haut du pont. Le chalutier saint-vaastais John-Kennedy est chargé d'assurer la liaison avec le navire . Un autre chalutier, le Credo in Deum, apporte chaque jour des vivres frais, le courrier et des cigarettes. La société Ryst, de Cherbourg, fait livrer 2 000 litres de vin, la coopérative agricole du Val de Saire et des producteurs de Barfleur, des légumes en abondance, les ostréiculteurs saint-vaastais des huîtres et des moules.


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