La jeune femme se trouvait fort déçue qu’on offre à ses hommes  du pain rassis de quatre jours et une louche de lait qu’un moine novice affecté au moine pitancier devait verser avec parcimonie dans des bols de terre. En colère, elle s’adressa en ces termes à son frère Tola :

-  Quelle sorte de vaisselle ont les évêques ? Ils ont de beaux et grands dressoirs d’or et d’argent, des pots, des flacons.... Et les pauvres ? Ils ont les tranchoirs de pain qui demeurent sur la table ! »

Le frère lais fit mine de ne pas l’avoir entendue :

- On vous servira encore du pain blanc après la grand messe. Vous pourrez après reprendre votre sainte route !....

Le frère aumônier survint dans la salle pour entamer le bendicite :

- « Les yeux de toutes les créatures espèrent en vous, Seigneur, et vous leur donnez la nourriture en temps opportun. Vous ouvrez votre main, et vous comblez de vos dons tout être vivant. Gloire soit rendue au Père, au Fils et au Saint Esprit. Ainsi soit-il. »

En aparté, Tola répondit à l’indignation d’Ipona sur le ton de la plaisanterie

- « Allibert, ces boeufs gras, ils en avaient fait tuer trois cent soixante-sept mille quatorze pour qu'on les sale à mardi gras, afin d'avoir en début de printemps du boeuf de saison en abondance, de façon à pouvoir faire au début des repas un bénédicité de salaisons, et mieux se mettre au vin. »

Après la prière les autres s’attablèrent bruyamment et se mirent à baffrer.  Après Tierce, lorsque les moines furent sortis de l’Abbatiale, on les conduisit sous la nef. Le bruit courait qu’un chanoine franciscain,  Abbé de St Damien,  visitatore  temporaire  de la Lucerne, était autorisé à leur dire la messe. L’homme était déjà très âgé et bien qu’on le respecta, les évêques de Constantia  et d’Avranches ne le tenait pas en très haute estime . L’homme se tenait seule dans sa simple robe de bure, sans aucun apparat, juste secondé par un jeune novice qui servait  la messe le crâne rasé  dans sa livrée grise.

La communauté de pèlerins ne se pressa pas pour investir les bancs. Alors la voix du vieillard à la tête chenu s’éleva, claire et grave, et étonnamment ferme pour un homme de cet âge.   

(Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 13,22-30)
En ce temps-là, tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant.
Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Jésus leur dit :
« Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. »



Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : “Seigneur, ouvre-nous”, il vous répondra : “Je ne sais pas d’où vous êtes.”
Alors vous vous mettrez à dire : “Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.”
Il vous répondra : “Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.”
Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors.
Alors on viendra de l’Orient et de l’Occident, du Nord et du Midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu.
Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »

Emus par autant de grâce, les pèlerins s’agenouillèrent avec ferveur …

- Ite missa est !...

La  messe s’achevait. Les grandes portes s’ouvrirent actionnées de l’extérieur par deux frères lais. C’est alors que Tola aperçut dans la forte lumière du matin sur le parvis de l’abattiale les ombres sinistres des mercenaires de Crotoy qui leur interdisait toute fuite…