pensait pouvoir y louer quelques bêtes de trait  et renvoyer  celles qu’on leur avait prêtées afin de continuer sa route le lendemain, en de meilleures conditions et arriver en meilleur équipage. Les bouviers eurent du mal à cacher leur hilarité en voyant le capitaine,  d'un naturel si hautain, se présenter en si piteux état. Il avait perdu toute sa superbe et ses hommes de guerre étaient tous exténués. Leur chef, rendu furibard par leur petit air narquois, exigea qu'on leur serve le meilleur cidre pur jus, des soupes de pain et une frinée de surelles. C'était d’ailleurs tout ce qu’ avaient à offrir ces pauvres gens et le mieux qu’il pouvait exiger d’eux. Après s'être occupés des chevaux, les hommes s'allongèrent sous des mulons, éreintés et, contrairement à leurs habitudes,ils ne songèrent pas un instant à vestonner la ribaude. Le seul qui eut vraiment du mal à s'endormir était Crotoy. Le convoi avait tout juste parcouru deux lieues depuis le chargement et il lui en restait trois pour parvenir jusqu'à destination. Il pestait contre ce retard intempestif tout en têtant à sa taupette d’eau blanche.Il finit pourtant bien lui aussi par s'endormir.. .

Le matin, il faisait beau. Mais il n'était toujours pas de meilleure humeur. Il botta ses hommes méchamment pour les contraindre à se lever; ils se regroupèrent autour de leurs montures. En tout, il n’était pas plus d'une vingtaine mais trois bouviers vinrent se joindre à eux la tête baissée sous leur capuche. Ils menaient sous le licol une demi-douzaine de boeufs chargés de soulager les efforts des chevaux. Ils comptaient ramener ensuite leur petit troupeau au hameau. Ils ne demandaient rien pour leur peine,  trop contents de se débarrasser de toute cette racaille à si bon compte. Ils n’avaient pas trop confiance en Crotoy et  ils ne demandaient qu'à se mettre en route pour en finir au plus vite. Le capitaine activa ses hommes et le convoi s'ébranla fort lentement et lourdement, dans des grincements de roues inquiétants. Heureusement, la route descendait presque tout le temps. Les chevaux durent retenir le lourd chargement, les boeufs attelés devant ne durent pas fournir de gros efforts. Aussi Crotoy soupçonna les vilains d'avoir arrangé la chose à leur avantage en organisant ainsi la caravane. A la fin de la matinée, alors qu'il faisait déjà chaud, ils parvinrent aux portes de Genêts.  Là, le spectacle de la mer au revif surprit davantage encore les paysans.  On apercevait, ça et là, au fil de l'eau et à perte de vue, les cimes à moitié brisées des plus grands arbres de l'antique forêt qui émergeaient encore et c'était une grande désolation de voir ces géants comme à l’agonie. Là, tous se signèrent y voyant l'oeuvre de Lucifer .

La bête fondit sur lui et le renversa. Mais contre toute attente elle se mit à lui lécher le visage. Il reconnut Buba à travers ses larmes de terreur: il hurla de joie. Le chien n'avait pas aboyé. Il gémissait simplement de plaisir. Cette fois, il n’avait pas failli à sa tâche. Comme ils se rapprochaient ensemble du carrefour du carrefour des chemins, Buba  lança deux bref aboiements. On entendit bientôt le bruit d'une cavalcade,  Cello cette fois n'était plus inquiet: il devinait qu'on venait a sa rencontre. Ipona surgit à l'instant; elle se glissa prestement au bas de la jument et saisit son frère dans ses bras. Cello, débordé par toutes ces émotions se mit à fondre en larmes. Pour le consoler, elle le jucha sur le dos de la monture sans oublier de fixer contre le flanc de la jument la bichette qui traînait par terre. On évita ainsi les foudres du grand-père.

La nuit était alors tout à fait tombée quand ils regagnèrent la chaumine. Buba les avait depuis longtemps précédé.  Somba  et Tola les attendaient sur les pas de l’huis. Tola  saisit le corps de son frère qui s’était endormi sur le col de Cavale et Somba mena sa jument dans l'enclos. Ipona alluma une pétoche et on coucha Cello sur le bas-flanc sans qu'il ait eu la force d'avaler la moindre lirette. Plus tard Somba  servit aux deux grands  quelques gouttes de sa topette d’eau blanche… L’histoire somme toute s’était bien terminée. L’incident était clos.


Le convoi vers Genêts

Crotoy ne cessait d'invectiver ses hommes.  La pluie s’était mise à tomber à moins d’une lieue et demi du village rendant presque immédiatement le chemin boueux et dangereux.  A la moindre montée, il fallait que tous les hommes s’attellent aux remorques pour soulager les chevaux. Tout ce beau monde pataugeait et glissait à qui mieux mieux dans la boue si bien qu'ils en étaient crottés jusqu'aux yeux. Alors Crotoy déroula son grand fouet fixé  à la selle de son cheval pour activer les efforts de la piétaille mais dans sa rage maladroite, il molesta un de ses grands soudards qui en garda une profonde balafre sur la joue. Plus d'une fois le convoi faillit basculer  dans l fossé et quand on passa le petit pont sur le Claqueret, la voie remontait si raide que le convoi parut s'immobiliser définitivement. On dut couper des branchages pour que les roues accrochent au mieux dans la glaise. Le capitaine même fut contraint de poser pied à terre et d'abandonner sa monture sans le concours de laquelle ils n'auraient pu hisser le lourd charroi et  continuer sur le chemin, vaille que vaille. Ils arrivèrent à la nuit tombée à l’ancien relais romain situé sur la route de Condate à Coriallum où autrefois, on  avait coutume de changer les chevaux . Il n'y avait plus là que quelques masures ;  Crotoy