- Ce somnifère est plus violent que les tisanes de la vieille !... les avait-il prévenus en montrant son gourdin, et les enfants se l’étaient tenus pour dit.

Ces émotions avaient donné soif aussi à  Guustin qui s’était mis à trembler.

- Faudrait qu’je trouve aussi mon bu, confia-t-il à ses compères,  et dans pas longtemps. J’sens mes nerfs qui m’agacent !...

La sueur lui coulait au front. Mabire pesta qu’on lui ait adjoint deux  bras gauches de cet acabit pour mener affaire aussi délicate. Il était urgent de ravitailler le maigre en carburant si on ne voulait pas qu’il leur fausse compagnie à la première ferme venue…

Les héritiers de Scissy, eux, s’étaient toutefois un peu réconfortés mutuellement en voyant leur jeune force rassemblée. Ils ne pouvaient bien sûr pas communiquer entre eux par la parole, mais d’un regard ils savaient qu’ils devaient être prêts à saisir la moindre chance qui s’offrirait à eux et ils étaient bien déterminés à la saisir… Mentalement, la tête dans le sac, ils se préparaient à s’échapper au moindre relâchement de leur surveillance. Ils avaient aussi bien vite évalué en dehors de leur grande laideur, leurs adversaires n’était pas doués d’une grande sagacité. La partie serrait serrée certes mais pas forcément injouable. Au pire, en digne successeurs de leurs parents Else et de Kap de Quockelunde,  ils étaient tout à fait prêts à vendre chèrement leur peau.

L’après-midi était bien avancée lorsque Mabire fit faire halte à la petite caravane. Ils étaient arrivés en vue d’une petite ferme tout à fait isolée dans le bocage. Ils avaient par moment traversé l’ancienne voie romaine qui menait d’Avranches à Sessiacum (St Pair) en prenant bien garde de ne point l’emprunter. On aurait pu les y surprendre. Le Borgne l’avait bien prévenu que les hommes de Crotoy y faisaient de fréquentes patrouilles. C’est lui qui lui avait indiqué cette petite métairie où il pourrait attendre avec ses petits otages, le temps que les modalités d’échange soient conclues. C’est là aussi que le chef devait les rejoindre.

Mabire espérait aussi trouver là  de quoi rassasier la soif de Guustin :

- Attendez-moi là, je vais voir si la voie est libre. Et surtout, ne me perdez pas de vue ces petits drôles, y sont p’t’être plus malins que vous…

Et il les laissa dans l’ombre du bosquet pour gagner la cour de la ferme où aboyait un fort mâtin.


Un homme sortit bientôt de la chaumière pour le faire taire. Maubire le rejoignit bientôt et on les vit palabrer un instant. Dans leurs sacs, les enfants comprirent qu’ils étaient parvenus au terme de leur transfert et se préparèrent à une éventuelle échappée. Mais pour l’instant, ils étaient encore solidement liés sur les bêtes qui se frottaient entre elles. Elles aussi étaient exténuées.

L’instant d’après, ils entendirent une nouvelle voix qui se mêlait à celles des autres.   C’était celle du métayer qui semblait prendre les choses en main. D’autorité, il tendit une taupette d’eau blanche à Guustin, qu’on entendit qui déglutissait en buvant à même le goulot …

- Ah, tout même, ça a le mérite de rincer !  

- Suivez moi, maintenant j’vais vous montrer la chambre de ces petits messieurs-dames !

Et le cortège se remit en branle vers la ferme déclenchant à nouveau au passage les foudres du vilain mâtin jusqu’à ce qu’ils furent conduits dans une petite annexe où l’on avait l’habitude de garder les cochons. Or on avait laissé ces bêtes dehors dans un pacage où elles se roulaient dans la boue. Il y avait là un énorme verrat qui affichait entre deux grognements des défenses impressionnantes. On réservait à ces trois nouveaux pensionnaires leur soue puante. On ôta leur capuche seulement après qu’on les ait eu introduits dans le réduit. La porte se referma sur eux en les laissant tout abattus dans la demi-obscurité où baignait la pièce. Il n’avait hélas rien pu tenter …

Ils entendirent les hommes qui se gaussaient à l’extérieur, s’offrant de larges rasades de liqueur tout contents qu’ils étaient de s’être acquittés sans encombres de la première partie de leur mission.

Mais Mabire restait fort soucieux. Il lui restait encore à remplir la deuxième partie de sa mission, la plus délicate et la plus dangereuse puisqu’il devait se rendre au Relais du Ty Breton pour y rencontrer Crotoy afin  d’y monnayer les shangaiés…

Vieille ferme normande