L’incoporation:  

Nickelswalde -

Finalement, à force de traîner sur les routes, leur petit groupe finit par se faire remarquer et ils furent contraints d’intégrer une compagnie qui passait par là. Son capitaine qui avait été commis d'office à leur garde ne semblait pas particulièrement réjoui du cadeau qu'on lui faisait, surtout lorsqu'il apprit qu’ils refusaient obstinément tout travail, en leur qualité d'officiers - ou assimilés -. Manifestement il ne savait pas trop quoi faire d’eux et il décida qu’ils ne recevraient rien à manger tant qu’ils resteraient résolus à ne rien faire...

Ils vivèrent donc sur leurs provisions de sucre et de Kunsthonig, des quelques patates dérobées aux cuisines, de pois chiches qu’ils allaient disputer aux chevaux jusque dans leur mangeoire: les faire cuire les occupaient toute la journée... Ils suivirent la compagnie dans tous les déplacements qui s'effectuaient le plus souvent de nuit ... Le jour, les soldats allemands travaillaient: ils s’agissait de réservistes qu’on employait à renforcer les troupes du Génie ici ou là… Malgré tout, les pseudo-aspis donnaient épisodiquement un coup de main aux cuisines pour mieux y chaparder, sinon, la plupart du temps, ils demeuraient enfermés dans la grange.









Evidemment cela ne pouvait durer... Le capitaine excédé parlait de les envoyer… au Danemark ! Ils redoutaient passablement cela car, pour s’y rendre, il leur aurait fallu emprunter les fameux "chalands suicides" régulièrement coulés par l’aviation où les sous-marins russes ... En désespoir de cause, l’Hauptman se borna à les remettre " à la disposition de l' autorité militaire "... quelque part du côté de Bohnsacherweide.

 Le lendemain ils furent pris en charge par le Ier Bau-Regiment du Colonel von Pawlits qui avait pour mission de participer activement à la défense de Dantzig. L'unité à laquelle ils furent incorporés était une unité régulière, c'est à dire endivisionnée... A la différence des compagnies précédentes, pour lesquelles ils ne constituaient qu’un renfort plus ou moins clandestin, ils figuraient maintenant directement à l'effectif en tant que supplétifs. Ils appartenaient bien, maintenant,  à la Wehrmacht. Une cinquantaine d’autres camarades parmi lesquels on comptait un médecin - à moins qu’il ne fut qu’ infirmier se faisant passer pour tel  si on considère le soin qu’il apportait à sa discrétion- partagaient leur sort. Comme eux, ils avaient été ramassés au hasard des routes, mais Dieu seul savait les épreuves qu'ils avaient  bien pu traverser, car ils avaient le moral dans les chaussettes et leur état sanitaire était déplorable.

Leur arrivée fit sensation. La présence d'aspis semblait avoir rendu espoir à leurs malheureux compatriotes; quant au Commandant allemand il ne paraissait pas mécontent du renfort d'encadrement qu’ils allaient pouvoir lui procurer. Notre "aspi-chef" trouva immédiatement à s'employer comme interprète: c’était par lui qu’ils apprirent qu’ils figuraient bien sur les contrôles du Régiment. Jarrin, le Fakir, Pierre et son frère, furent directement employés aux cuisines, mais chargés également de porter le ravitaillement à leurs camarades qui creusaient les tranchées au bénéfice de l’armée allemande, souvent sous le feu ennemi...


Tous les événements de ce mois restent un peu confus dans les carnets. Ils furent associés à tant de marches et de contre-marches, à un itinéraire si capricieux, il est possible que certaines scènes de ce récit ne se soient pas déroulées dans cet ordre, mais chacune d' elles a laissé un souvenir bien précis dans leur mémoire.

Dans ce kaléidoscope où le tragique côtoie souvent le burlesque, figure d'abord le cuisinier... C’était surtout à lui qu’ils  avaient  affaire.

Gaillard jovial et explosif, ce vétéran des campagnes de Russie n' était plus de prime jeunesse. Il entrait dans de brusques colères quand il s'apercevait qu’ils leur avaient dérobé quelques patates ou un beefsteack: Le Fakir n' avait pas son pareil pour escamoter derrière son dos  tout un quartier de viande, où encore y découper quelque bon morceau dans le vif, pendant qu’un autre entretenait une conversation pour détourner l’attention. Le cuistot nous traitait de tous les noms quand il s'apercevait du méfait, mais sa colère retombait bien vite. Au fond, ça l’amusait de jouer au plus fin avec nous; l'essentiel pour nous était de ne pas se faire prendre, pour lui, de nous surprendre; le préjudice lui importait peu.


    Campagne autour du Stutthof-nov 2019