Nous alertâmes aussitôt le médecin allemand... Craignant une épidémie, il arriva sur le champ. Mais il était trop tard: l'homme venait de rendre l’âme entre nos bras... Quand il fut déshabillé, nous en comprîmes la cause: son corps grouillait de vermine ... son sang avait été littéralement empoisonné... Ses camarades racontèrent qu’il avait été littéralement "mangé par les poux". Les sous-officiers eurent moins de peine désormais à obtenir que chacun veille à son hygiène personnelle et les aide au besoin à passer les réfractaires dans la baignoire que le  médecin allemand avait pu leur fournir... Cet incident les marqua profondément.

LE  BOMBARDEMENT   DE   DANTZIG  -

La position d'Einlage devint intenable, le front se rapprochait... Il fallut bientôt céder la place aux combattants. La Compagnie remonta en direction de Dantzig par une route tortueuse qu’ils ne connaissaient pas et ils arrivèrent un soir dans une ferme, à environ cinq ou six kilomètres du centre de la ville. Par une échelle branlante ils s’introduisirent dans une soupente, directement sous les tuiles. L'obscurité y était totale et il leur était impossible de se lever sans heurter de la tête les tuiles du toit... Chacun (ils étaient bien une cinquantaine) s' arrangea du mieux qu' il put pour la nuit... Ils commençaient à peine à s’endormir que le toit se mit à crépiter comme sous une violente averse de grêle. Des tuiles se brisèrent, des cris de douleurs retentirent dans l'ombre: ce fut soudain une ruée vers la lucarne, par laquelle ils ne pouvaient passer qu' un par un; chacun dégringolait au plus vite dans une panique indescriptible. Alors l'échelle s' effondra ... Ils n’étaient heureusement qu' à trois mètre du sol. Il y eut plus de peur que de mal: à peine quelques blessés légers qui ne souffraient que de quelques égratignures... mais un spectacle extraordinaire retint leur attention et les cloua sur place.

Oublieux de l'averse de grêle qu’il venait de subir, du danger qui planait sur leurs têtes, ils assistaient au plus éblouissant des feux d'artifice. Sur un épais rideau de fumée dont les volutes se perdaient dans le firmament, les "arbres de Noël" (Katioucha) descendaient majestueusement du ciel, ils éclataient en mille gerbes phosphorescentes sur une marée de flammes, qui ondoyait comme le cratère d'un immense volcan, cependant que la sourde rumeur d'un invisible orchestre à la rythmique envoûtante, envahissait la nuit jusqu’à son paroxysme. Ils étaient tous stupéfaits par ce spectacle insensé... Il leur fallut encore quelques instants dont la durée leur échappa, pour reprendre leurs esprits, et réaliser que ce « merveilleux » spectacle  dissimulait un enfer dantesque dans lequel des hommes, des femmes, des enfants, des camarades sans doutes hurlaient sans doute toutes leurs souffrances et toute leur  terreur: Dantzig brûlait ...

 Ce fut alors une rage impuissante qui leur tordait les entrailles, leur donnait une irrésistible envie de vomir, sans qu’ils puissent détourner leurs regards de la vision hallucinante qui se prolongeait maintenant dans le fracas des explosions.

 Il fallut les cris de leurs propres blessés pour les rappeler à la réalité, les faire remonter dans la soupente  pour en dégringoler aussitôt munis des sacs qu’ils avaient oubliés. Ils passèrent le reste de la nuit à la belle étoile, dans les rugissements de la guerre,  sans pouvoir fermer l’oeil...



                    












BALTICUM  -

 Le lendemain ils retraversèrent la Vistule, sur une sorte de remorqueur à la cheminée perforée de balles, et qui assurait encore le trafic entre les deux rives. Du haut de sa passerelle, le "Hauptman", les yeux fixés vers le ciel à l'affût des avions russes, pressait la manœuvre, pestant contre notre lenteur à embarquer.

 Parvenus sur la rive droite, ils remontèrent en direction de la Baltique ...

Vieux port de Gdansk - novembre 2019

Musée Maritime de Gdansk nov 2019 - Dantzig en 1945 -