C'était à peine si les Allemands se souciaient encore d’eux. Les bruits les plus divers ne cessaient de leur parvenir, sur le bombardement de Dantzig, sur la rumeur de mutineries dans l' armée allemande. Certains de leurs officiers auraient été pendus. Les troupes qu’ils rencontraient portaient déjà le signe de la défaite: soldats exténués, officiers débraillés à l’air désabusé, certains recouverts  de pansements sales, ensanglantés ... tous se traînaient, la mine accablée, vers un destin qu' ils ne maîtrisaient plus.

 Ils cheminaient péniblement par des sentiers sablonneux à couvert sous les arbres. Des caissons militaires abandonnés emplissaient les clairières, ils y cherchaient très souvent en vain quelque nourriture, car ils n' étaient plus ravitaillés qu’épisodiquement, et la faim commençait à les tenailler... A ce moment, un cadavre de cheval attira leur attention; il ne sentait pas, son corps n' était pas encore ballonné et sa mort ne devait remonter au plus qu’à quelques heures... Ils ne pouvaient détacher nos yeux de cet amas de chair fraîche, hésitant encore à se l' approprier...

 Le Fakir n'y tint plus, il ouvrit son couteau, entailla prestement la peau et découpa dans la cuisse de l' animal, un large morceau sanglant. Juste de quoi les rassasier tous les cinq d'une bonne grillade... Leur dégoût disparut à la vue du quartier fraîchement taillé... Il leur restait encore un peu de pain, quelques pincées de thé... Ils allaient faire un repas de roi. Tandis que ses camarades s'égaillaient à la recherche du bois mort et s'employaient à allumer un feu, l’aspirant Mathieu s’empara d’une gamelle pour trouver un peu d'eau qu’il ferait bouillir pour la désinfecter. Il traversa quelques dunes et franchit la lisière des arbres... Une magnifique plage s'étendait sous ses yeux: elle était absolument déserte... les vagues venaient doucement y mourir en un clapotis léger sous un ciel sans nuages, par cette douce matinée de printemps... Comme il aurait aimer s’y coucher sur le sable, rêver que la guerre était finie, qu’il lézardait comme jadis, sur la côte normande,  tout juste sorti du bain... Mais ses camarades l’attendaient... Il traversa lentement la grève et remplit d' eau sa gamelle: comme elle était fraîche, claire et limpide!... A quelques mètres de lui, cependant , une masse brune, informe l' intriguait ... Il s' approcha: c'était le cadavre informe d’un soldat allemand... Précipitamment, l’aspirant vida sa gamelle, le coeur soulevé de dégoût... Puis il s' éloigna d' un pas rapide.  Pour cette fois, les autres pourraient bien se passer de thé… A peine n’avait-il pas parcouru quelques mètres qu'un étrange insecte surgit au dessus de la masse des arbres avec un vrombissement de tonnerre. Il volait en rase-motte. C’était la raison pour laquelle il ne l’avait pas entendu arriver. Il piqua droit sur lui et parvenu à sa hauteur ouvrit le feu...




L’aspi s'écrasa sur le sable le plus qu’il pouvait, la bouche enlisée, le souffle coupé, saisi d' une peur atroce. Les balles de la rafale labourèrent le sol à cinquante centimètres de sa tête... Le tireur l'avait raté... sans doute l'avait-il aperçu un peu trop tard... Il se releva d'un bond,  courut comme un fou jusqu'au couvert le plus proche: déjà l’avion amorçait son virage. Il allait effectuer un second passage. Mais l’homme surpris avait eu le temps de regagner le couvert. Et l’ombre rageuse survola la zone, scrutant en vain une plage déserte.

 "Alors cette flotte?  Ça vient ?

C’était à peine si les autres avaient entendu tirer l’avion. Ils s'activaient autour du feu, où rôtissait déjà l' épaisse tranche de cheval...

 Insensiblement ils progressèrent vers l'Est... Ils avaient cessé  de se poser des questions sur leur destination ; ils savaient qu’ils ne pourraient plus échapper à la nasse qui se refermait sur eux... Tout cela n'avait plus aucune importance... Ils suivaient une voie de chemin de fer, retrouvant une route encombrée d' épaves...

 Parfois un soldat allemand, prostré, les regardait passer sans les voir... Certains portaient des pansements maculés de sang et de boue, d' autres, simplement attendaient sans rien faire ... Ils avaient renoncé et leur détresse trahissait l'écroulement de leur monde... Le régiment  du 1er Bau-Regiment passait devant indifférent... Pour l’aspirant, il y avait cette phrase qui lui venait sans cesse à l’esprit et dont il avait oublié l’auteur: … « la sublime indifférence des mouches à la vue d'une mouche morte"... Ceux-là pourtant n’étaient pas encore morts, mais leurs camarades qui les croisaient ou les dépassaient n'avaient pas le temps de s'apitoyer sur leur sort... Leurs propres misères leur suffisaient amplement, ils ne pouvaient pas s' encombrer de celles des autres...


Moi, René Tardi vol 2 - Tardi 2014