- J’avions entendu dire que l’calva d’la ferme du ty breton c’est l’petit Jésus en culotte de velours … On pourrait peut-être faire un tour, l’temps d’une minute …

- On verra au retour, si on a l’temps et si les choses vont comme il faut. Mabire n’ignorait pas qu’il fallait ménager Guustin. L’maigre pouvait devenir mauvais s’il venait à manquer. La boisson c’était son carburant.

Le chemin devenait poussiéreux. Alrun a sortit de sa torpeur, tout aussi étourdie que son frère.

Elle aussi reconnut les crissements des galoches  et le martèlement des sabots sur les gravillons du chemin. Elle aussi, ballottée sur les flancs maigres d’un mulet mit un temps à appréhender leur nouvelle situation. Elle sentit plutôt qu’elle n’entendit qu’on les menait quelque part avec ses deux frères. Elle aussi choisit de faire le mort, redoutant que leur réveil ne précipite leur fin.

Ce fut Per qui en criant interrompit la procession qui leur paraissait interminable en poussant un cri si aigu qu’il transperça le cœur des trois brigands :

- Ouvrez ce sac… Laissez moi sortir !… Je vais mourir… J’étouffe !

Le père Mabire prit peur qu’il ameute tout le quartier. Il n’y avait pourtant âme qui vive dans cette portion du chemin qui traversait la lande non loin de la grande forêt de la Lucerne. Ils avaient pris la précaution de passer à l’écart  du  chemin passant qui conduisait à l’Abbaye.    

- Vas-tu te taire, résidu de fausse couche, ou je t’assommes avec ce gourdin. Attends qu’on t’amène à ton nouveau maître, tu feras moins le malin !.. Et pour joindre le geste à la parole, il asséna un coup de bâton sur le derrière rebondi du jeune garçon qui hurla de rage plus que de douleur. Le gros avait retenu sa main. Il ne tenait pas à risquer de gâcher la marchandise avant sa revente, craignant les foudres du borgne s’il apprenait qu’on avait maltraité ses protégés dont il espérait une grosse rémunération.

Alrun, ulcérée à l’idée qu’on puisse frapper son petit frère entravé, se mit elle aussi à  geindre pour détourner l’attention de son bourreau. Elle simulait si bien son malaise  que, inquiet par la tournure que prenait leur progression, Bénouet le benjamin s’enquit au gros Mabire :

- Pt’être bien qu’elle va passer. La vieille, elle a trop forcé la dose …

- Penses-tu, l’Bénouet, tu vas pas t’laisser attendrir par  la pucelle, on voit qu’t’y connaît rien avec s‘t’embobineuse…


Mais Alrun jouait bien la comédie et ses aspirations asthmatiques qui se ralentissaient et s’accéléraient alternativement produisait un effet spectaculaire sur les baudets qui soudain se mirent à renâcler pour finir par refuser d’avancer.

C’est ce moment que Leïf choisit pour accompagner, sans prononcer un seul cri,  les brèves ruades  de sa monture en les amplifiant d’un soubresaut qu’il obtenait en accentuant des mouvement de hanches et des roulements de tête  qui simulaient à la perfection les spasmes d’une crise d’épilepsie.

Cette fois-ci, le gros Mabire prit peur : il s’agissait pas de perdre les enfants avant qu’on ne les ait vendu à bon prix. Crotoy n’achèterait pas des cadavres. Il fallait bien qu’il se décida à faire halte pour aérer le produit. Mais attention, il n’allait pas tomber dans une quelconque faiblesse. Juste leur donner un peu d’air pour terminer le chemin. Il se méfiait. La vieille qui leur avait fait boire l’eau droguée de la gourde l’avait bien prévenue. La fille surtout était la plus maligne qui  avait tenté de déjouer sa tentative de les endormir en crachant en douce le thé qui leur était servi…

Le chef fit attacher les mules à l’ombre sous un arbre. On fit sortir du sac les têtes des prisonniers et on les fit boire et cette fois sans y ajouter de poison. Le temps pressait. Les têtes ébouriffés, Alrun, Leïf er Per, éblouis par la lumière du jour prirent du temps à se reconnaître. Ils entrevirent non sans terreur les mines patibulaires de leur garde-chiourmes qui les dévisageaient bêtement comme un problème dont ils devaient au plus vite se débarrasser. Seul des trois à connaître leur véritable valeur, Mabire appréciait la blondeur de leurs cheveux, la blancheur de leurs dents, l’énergie magnétique qui émergeait de leurs regards clairs. Il sentait monter en lui une mauvaise pulsion qui lui fallait taire s’il ne voulait qu’elle le conduise cette fois à une perte définitive.

Les kidnappés ayant bu, il fit réajuster les sacs sur les têtes et la caravane reprit lentement son chemin. Il leur avait promettre leur silence sous peine d’être tout bonnement assommé :


Ces émotions avaient donné soif aussi à  Guustin qui s’était mis à trembler.




Vieux Calvados