Quelques instants plus tard , les diacres ressortirent et l'on sut dans le bruissement de leurs chuchotements et à la stupeur générale que l'évêque renoncerait à son dîner et s’abandonnerait au jeûne. Il souhaitait  s'adonner tout entier à la prière et à l'adoration de son Seigneur Dieu …En se penchant par la porte restée entrouverte, on pouvait distinguer Aubert, allongé sur les dalles, dans la plus parfaite immobilité. On referma la porte doucement pour ne pas le déranger dans sa profonde mortification. Les gens se mirent à jaser: l’événement était  rare, il allait se passer quelque chose. Quelques uns se mirent à scruter les nuées du ciel pour tenter d’y déchiffrer un quelconque signe annonciateur puis on se dispersa pour vaquer à ses occupations habituelles …

Vers cinq heures, un peu avant les vêpres, Crotoy survint devançant sa garde. La chaleur commençait à baisser. Mais la dernière course sur la longue rampe qui menait à Avranches avait fatigué les chevaux; ils s'ébrouaient couverts de sueur, des palefrens accoururent pour les mener s'abreuver et pour les bouchonner. Crotoy sauta de cheval et s'en alla quérir l'évêque, satisfait de s'être enfin acquitté de sa mission . Mais on lui dit que nul ne pouvait désheurer sa sainteté Allibert et qu'il fallait attendre. Se réclamant envoyé de Dieu, il opposa une telle insistance qu'un des diacres se faufila dans le refuge du temple. Le moine ne revint  pas tout de suite. Quand enfin il ressortit, il se dirigea tout  essoufflé vers le capitaine pour lui annoncer qu'Allibert le recevrait la nuit tombée. Dépité, Crotoy s'éloigna en jurant: il bien d'autres projets. Ses hommes s'étaient rassemblés sous la poterne et chacun une moque à la main, invectivaient tous les manants qui passaient à leur portée, poursuivant de leurs grossières intentions les  drôlesses imprudentes qui se risquaient dans la ruelle. Crotoy fit cesser leur chahut en les assignant à quelques exercices militaires. Ils réintégrèrent aussitôt le corps de garde. Allibert, par une fenêtre dérobée n'avait rien perdu de la scène depuis un tourelle du clocher; il se félicitait de l'avoír choisi. Seul Crotoy, ici, pouvait avoir une telle autorité sur  de tels bandits. Il vit  le capitaine se diriger vers le forgeron qui était aussi son maître d'arme car il avait pour unique passion celle des armes et son passe temps favori était, comme de bien entendu, la chasse; il adorait la chasse à toutes les espèces avec  une prédilection toute particulière pour la chasse à l'homme. Nul n'ignorait qu'il avait autant de sang sur les mains qu’un équarrisseur, ce  qui, dans un pays d’élevage de vaches et de  brebis, n’était pas peu dire …

D’ailleurs, l’ombre de l’évêque qu’il avait entrevue s’esquivant furtivement à la meurtrière de la tour du clocher n’avait pas échappé à l’œil aguerri du chasseur. Crotoy réfléchissait vite. Bientôt, il pourrait bien avoir les choses bien en mains. Caressant le fil de l’épée qu’il portait à l’affûtage, il pensait avec mépris qu'Allibert avait surtout pour unique ambition, celle  d'en avoir. Savait-il vraiment s’en donner tous les moyens ?….

À suivre …

Donjon du château d’Avranches - 2017 -