Les cavaliers encadrèrent leur prisonnier et repartirent en direction de Sartilleo abandonnant le village des loups aux bêtes de la forêt. Au sommet des pins, seul un vol de corbeaux tournoyant dans le ciel pouvait rappeler qu’il existait une semaine auparavant deux villages bien vivants parcourus de chevriers, de vachers, de pêcheurs, d’orpailleurs, de cultivateurs de bûcherons et de charbonniers, de leurs femmes jeunes et vieilles, de leurs enfants et de leurs bêtes qui s’y activaient comme des fourmis. Tout se monde mangeait, buvait, riait, chantait, criait remerciant le ciel et le soleil d’être des vivants sur cette terre. Et les corbeaux vivaient de ces vivants nettoyant leur campement de ce qu’ils laissaient en trop. Bientôt ces corbeaux s’envoleraient eux aussi vers d’autres terres plus généreuses, abandonnant les ruines qu’avait générées la soldatesque d’Allibert.
Les idées noires assaillaient Somba qui, les mains liées chevauchait au petit trot vers les prisons de l’évêque. Il ne doutait pas maintenant que Crotoy ferait tout pour exterminer tout son peuple comme il avait fait avec la population de Karol. Il était bien décidé à ne rien lâcher sous la torture mais qui sait ce qu’on peut dire ou ne pas dire en subissant la question. Il lui fallait absolument trouver un moyen pour mettre fin à ses jours. La survie des louviers en dépendait. Il espérait simplement que Galfand puisse recouvrer tous ses esprits afin de mener à bien la quête dans laquelle il avait échoué. Il espérait qu’il guiderait Tola, Cello et Ipona dans la résurrection de son village. Quant aux enfants de Scissy, Somba se demandait bien où ils pouvaient être détenus par Crotoy et dans quel but réel il s’en était emparé avec autant de détermination au point de vouloir éliminer tous les témoins de cet enlèvement.
Crotoy de son côté n’était pas mécontent de la tournure des événements. S’il n’avait pas retrouvé le Borgne. Il avait récupéré la bourse que celui-ci avait empochée. Il avait bien le temps pour cuisiner le vieux pour savoir où se trouvait exactement le corps. Il avait aussi récupéré le rebec et l’épée de Leïf, qui aurait pu constituer des preuves accablantes. La fuite des louviers l’ennuyait davantage. S’il voulait mener à bien ses projets, il ne fallait pas trop que l’affaire s’ébruite dans les évêchés voisins. Il lui faudrait dépêcher des espions pour tâcher de déterminer où toute cette troupe avait bien pu se réfugier. Ils n’avaient pas pu se réfugier trop loin. Dans un rayon de 15 lieues maximum, d’après ses calculs. On ne déplace pas toute une population avec son ravitaillement et ses bêtes sans laisser de traces. Il finirait bien par découvrir leur retraite et alors, il ne ferait pas de quartier.
Maintenant l’urgence qui se présentait à l’irascible capitaine était de confondre Allibert le plus rapidement possible. Il lui fallait donc rencontrer secrètement Tancrède afin de mettre au point les menus détail du guet-apens dans lequel devait tomber l’évêque. La journée étant déjà assez fort avancée, il n’envisageait pas pouvoir s’y rendre avant le lendemain. Il leur faudrait deux heures pour gagner le castel d’Avranches. Il devrait aussi écrouer leur prisonnier et surtout convaincre Allibert du chef d’inculpation. Il ne se faisait pas trop de souci quand à l’assentiment du prélat. L’accusation de sorcellerie ferait l’affaire du bonhomme toujours avide de diaboliser tous les paroissiens soupçonnés de pratiques un peu trop païennes pour être de bons catholiques. La pratique de l’alchimie était fort sujette à caution, les connaissances des simples et les manipulations rebouteuses étaient assimilées aux pratiques du mâlin, seule la guérison miraculeuse garantie par la sanctification de l’église avait grâce aux yeux du clergé. Somba était le coupable idéal. Mais Crotoy redoutait la popularité du bonhomme dont la réputation de guérisseur débordait largement l’Avranchinais. Il lui faudrait éventuellement museler l’enthousiasme du prélat afin qu’il ne donne pas trop de publicité à l’affaire. Si Somba était brûlé en place publique, on pouvait redouter quelques débordements populaires… Crotoy méditait son plan tout le long du chemin du retour lorsque les soudards se répandirent en propos ordurier lorsqu’ils reconnurent les têtes de Mabire, Gustin et celle du petit Benouet et de Sartilleo, que nul n’avait encore osé décrocher et qui n’étaient plus de toute première fraîcheur.