A la tombée de la nuit, il avait voulu en avoir le cœur net. Dès la fermeture de sa taverne, il avait couru à la sortie de Sartilleo pour identifier les victimes. Tout de suite il avait reconnu les face du gros Mabire, de Guustin et du petit Bénouet l’expression figées dans l’horrible rictus de la mort. Exposées au soleil toute la journée elles marquaient déjà des signes de décrépitude. Quelques corbeaux qu’on avait chassé la journée commençaient à tourner autour pour leur festin de la nuit. Détritux réprima un frisson d’horreur et bien vite retourna à son hameau en espérant qu’on ne l’ait pas vu. S’il avait su que Bertrand l’avait suivi cette terrible nuit où on avait livré les petits, il se serait enfui illico à l’autre bout du pays. Il était quasiment le dernier à avoir vu ces trois homme vivants. Quand il apprit le lendemain que le village de Karol avait été rasé par les hommes de Crotoy, une angoisse permanente s’installa dans ses pensées… Après maintes tergiversations, il prit le parti de se montrer pour mieux se cacher. Mine de rien, il se résolut à continuer une petite vie normale à la taverne sans changer en rien ses habitudes. Il n’avait aucune nouvel du Borgne. Etait-il disparu dans le pogrom de Karol ? Quand il vit grandir sur le chemin de Sartilleo, la silhouette disgracieuse du fils du Borgne, il lui sembla que son cauchemar recommençait. Mais fidèle à sa volonté, il resta stoïque à balayer son pas de porte en attendant l’orage.

Jacquouilles salua timidement le patron pendant que Tola s’asseyait bruyamment à une table de la salle. Le conversation débridée entre les deux alcoolos, troublée par cette intrusion inhabituelle s’interrompit aussi sec. Détritux s’approcha des deux pélerins :

- Et que puis-je servir à nos vilains qui les régale ?

- Donne-nous deux bolées et arrose aussi les deux drôles derrière puis dis-leur de nous laisser. Faut qu’on parle, le taûlier …

- On se connaît, interrogea Détritux, intrigué et quelque peu vexé par cette entrée en matière plutôt musclée..

- Le petit, j’suis sûr que tu l’as reconnu. Moi, j’coupe des troncs. Des gros, pour Crotoy !

La réponse estomaqua le patron qui obtempéra sans tarder. Il se demandait bien ce qui allait lui tomber sur la tête.

   

  

 



      


Tola se retourna pour jauger le jeune berger, l’œil soupçonneux. A ce moment, le boiteux, le regard suppliant, marmonna quelque chose d’inaudible …

- Qu’estadit ?

- Gardez moi avec vous !... hurla-t-il soudain.

- Quoi ? Avec nous. C’est pas possible, jeta Cello catégorique.

- J’ai pu personne. Y sont tous morts. Toutes façons pour s’qui m’passaient … Et puis je pourrais bien vous aider !... Y m’connais, l’Detritux !...

Finalement l’idée n’était pas si mauvaise. Cello garderait les chevaux avec Buba pendant que Tolla et Jacquouilles s’enquerraient du sort d’Alrun, Leïf et Peer à Montviron. Un bûcheron bougon et son jeune frère boîteux passeraient mieux inaperçus sur le chemin poussiéreux qui conduisait à Sartilleo. Pour la suite, on verrait bien.

Il en fut décidé ainsi à la plus grande joie de Jacquouilles qui voyait enfin une lumière au bout de son  tunnel. Ils partirent aussitôt sur la route. Pendant ce temps, Cello mena les bêtes dans une clairière tranquille où il savait que Cavale et Brunpoil trouverait de l’herbe à foison et surtout de quoi s’abreuver à volonté. Buba en profita pour aller chasser les lapins.

    Vers midi, Détritux était en train de balayer devant sa taverne en attendant ses premiers clients qui tardaient à venir. Seuls dans la salle, deux poivrots de service commentaient encore le dernier sermon d’Allibert qu’on leur avait servi, indirectement car la messe n’était pas leur genre, samedi dernier, jour du marché traditionnellement fort arrosé.

- Allibert veut les monts, mais est-ce que les monts veulent Allibert ?

- Qu’est-ce qu’il en reste, d’abord, des gens des monts !

- Ils sont tous transformés en grenouilles de bénitiers s’esclaffa l’autre en bavant sa bière ….

Détritux vit s’avancer sur la route le costaud et le chétif qui traînait la patte en bataillant pour se maintenir à sa hauteur. Il ne connaissait pas le plus grand, mais reconnut tout de suite le fils du Borgne à sa démarche caractéristique. Il fut surpris de le voir arriver par ici. On n’était pourtant pas jour de marché. Depuis qu’il avait mené Crotoy au Borgne, il n’en menait pas large. Jamais il n’aurait cru que les événements prennent cette ampleur. Il attendait d’un moment à l’autre que Crotoy et  son second Bertrand viennent lui demander des comptes sur son rôle exact dans l’échange des enfants. Il avait tremblé, l’autre jour, quand on lui avait raconté que trois têtes de ceux du village des chévriers avaient été décollées et fichées sur une pique à l’entrée de Sartilleo.