- Le gros Borgne (il parlait de son père) m’avait qu’il fallait que le capitaine aille les chercher au calvaire de Montviron. La nuit du carnage où tout a brûlé….

- Au calvaire de Montviron ? C’est près de Sartilleo ça … Y’a une auberge là-bas…

- Oui, c’est ça, on passe pas loin quand on va au marché à Avranches. C’est le Ty Breton. Mon père y va manger des fois.

Jacquouilles tant il le craignait, avait encore du mal à parler de son père au passé…

Tola et Cello échangèrent un regard. Ils tenaient peut-être un bout de piste pour retrouver les enfants. Mais que faire pour venir en secours à Somba. Il leur importait bien plus de tirer leur grand père des griffes de Crotoy s’il en était encore temps …

Mais à deux, ils ne voyaient pas trop comment s’y prendre… Les deux garçons sentaient bien qu’il leur manquait l’expérience de Somba pour mener à bien une telle opération. Ils convinrent qu’il faudrait mieux retourner au campement de la Lande pour y tenir conseil. Mais revenir au campement après leur longue chevauchée de la nuit risquait d’être fort préjudiciable à Cavale et au cheval cobs qui  avaient déjà tant donné. Ils préfèrent les laisser se reposer toute la  journée et repartir vers le soir où ils pourraient regagner leur groupe de nuit sans trop se faire remarquer ce qui maintenant leur paraissait primordial. Crotoy s’étant emparé de Somba, que pouvait-il bien réserver à ses congénères ?

Le plus grand estimait que l’avis de Galfand pourrait leur être d’un grand secours. D’un autre côté, Cello lui demanda comment ils allaient occuper tout ce temps jusqu’à la tombée de la nuit. Tola réfléchit un moment puis il eut soudain une idée lumineuse.

- Que dirais-tu Cello qu’on laisse en pâture nos deux chevaux dans un coin discret que nous connaissons pendant qu’on mène notre petite enquête du côté de Montviron. Notre attifement ne nous fera pas trop remarquer. Nous nous ferons passer pour deux pèlerins qui gagnent à pied une abbaye. Le chemin jusqu’à Montviron ne doit pas excéder beaucoup les deux lieues. Dans une heure et demie nous y sommes. Nous pourrons jeter un coup d’œil sur la taverne de ce Détritux.

- Et tacher d’en savoir plus où peuvent être les enfants … conclut Cello pour montrer qu’il avait compris… ça te dit, toi,  de laisser Cavale et Brunpoil sans aucune surveillance ?

-  Qui passerait maintenant dans ce lieu maudit ? s’interrogea Tola

- Et lui, qu’est-ce qu’on en fait ? Il désignait Jacquouilles du bout du menton.


Son père le chargeait aussi de surveiller le village pour l’avertir si les hommes de Crotoy s’avisaient de revenir l’y chercher. Alors le fils promit de prévenir le père  quand les recherches à son encontre cesseraient. En attendant le Borgne retourna se cacher à l’ancien poste de garde…

Le jeune boîteux racontait toute cette histoire aux deux frères, le souffle court en hoquetant. Il continuait :

- J’y suis retourné. Le lendemain. Et puis j’ai vu les oiseaux. Je me suis penché du haut de la falaise. Et il était en bas. Tout mort. ll avait glissé de la falaise. Y avait plein de sang. J’suis pas descendu… P’t’être que quelqu’un l’a poussé ?...

Tola pensa alors de pousser leur avantage pour tenter d’en savoir plus :

- Et toi, tu as vu les enfants ?

- Quels enfants tu parles ?

- De ceux que cherchait le Ménestrel, le grand gaillard qui a manqué de t’étrangler.

- Y cherchait des enfants le ménestrel ?

Tola  et Cello sentirent que le boiteux en savait plus que ce qu’il voulait en dire.

- Ecoute, Jacquouilles, c’est bien comme ça qu’on t’appelle. Les tiens sont tous morts. Tu peux bien nous dire maintenant si t’as vu les enfants ?…

Alors Jacquouilles baissa la tête. Il comprit que toutes ses cachotteries ne lui serviraient plus à rien. Il regarda les deux frères dont l’aîné n’était pas beaucoup plus vieux que lui. D’évidence, ceux là n’étaient pas pour Crotoy. Il décida de cracher le morceau.  Une façon à lui de se venger des hommes de l’évêque.

- Les enfants, c’est moi qui les ait trouvés le premier. Et maintenant, c’est Crotoy qui les a. Vous ne les reverrez plus…

- Alors, vous, les chevriers, vous vendez les enfants trouvés, gronda Cello qui se voulait menaçant …

- Laisse le parler, Cello, intima son frère …

- C’est Crotoy qui paye. C’est des enfants pour l’Evêque, pour faire sa messe …

- Et tu sais où on les garde, les enfants pour la messe d’Allibert ?

- Moi j’sais pas, mais mon père y savait. Maintenant il est mort !...

-  Y’a pas qu’ton père, peut-être qui savait. Où il les échangeait ton père les enfants …