- Non. On aurait trouvé son corps ou tout moins d’autres traces …

Tola se refusait de révéler à son frère ce qu’il pensait au fond de lui: Somba avait tenté de se suicider. Il était certainement bien en vie mais où et dans quel état.

Accroupi sur le sol, Cello craqua et se mit alors à pleurer. Son grand-père, c’était tout pour lui qui n’avait jamais connu son père. Alors en fouillant avec ses ongles dans la poussière, ses doigts rencontrèrent l’objet que Somba avait laissé à dessein, pour les avertir: la bague de Kap qu’il avait trouvé sur Galfand.

- Regarde Tola. La bague du ménestrel. C’est celle des enfants. Pourquoi Somba l’a-t-il laissé tomber  là …

Tola réfléchissait vite :

- Somba a voulu nous laisser un signe. Il voulait nous faire savoir qu’il avait retrouvé la piste des enfants… Mais où chercher à présent qu’il a disparu ?

Tola ayant précautionneusement rangé la bague que lui tendait son frère dans sa poche, ils ressortirent de la grange désemparés. Alors, Buba sortant de derrière le tas de grumes ramena dans sa gueule une flèche qu’il avait trouvée. Tola récupéra cette flèche pour l’examiner. Cette flèche est ligaturée sur l’extrémité inférieure des plumes c’est la technique des archers de Crotoy. Ce sont les hommes de Crotoy qui ont enlevé Somba. Il doit maintenant se trouver au château à Avranches.

- Merde, laissa tomber Cello dépité, c’est le pire de tout.

- Réfléchissons, Cello. Qu’aurait fait Somba à notre place ?

- Somba cherchait le Borgne. Il faut remonter à la source. Si le Borgne n’était pas parmi les hommes massacrés à Karol, il a du revenir par là pour jeter un coup d’œil. Où pourrait-il maintenant se cacher ?

- Il faut retourner à Karol, mais avant il faut manger quelque chose…

Ils connaissaient suffisamment le coin pour trouver tout de suite en abondance  quelques fruits et quelques légumes pour assouvir leur faim. Ils burent au puits en ayant pris bien soin de vérifier qu’il n’avait pas été gâter en faisant goûter l’eau à Buba. Puis ils enfourchèrent leurs chevaux pour gagner Karol. Le chien ne fit cette fois-ci aucune difficulté pour les suivre.

Parvenus au hameau après une courte chevauchée de moins d’une lieue, ils débouchèrent sur l’esplanade déserte du village ravagé. Des mouettes et des corbeaux tournaient encore dans le ciel à la recherche de quelques charognes restant à béqueter.






A la vue de toutes les tombes, leur cœur manqua de nouveau de chavirer. Il leur faudrait du temps pour réaliser toute l’horreur. Ils tournèrent peu sur la place sans parvenir à descendre de cheval. Ils se doutaient qu’ils ne trouveraient plus rien ici. Suivant ensuite le chemin qui s’approchait du haut de la falaise ils s’approchèrent du bord pour contempler de nouveau l’immensité de la mer, dans ce matin éblouissant qui recouvrait maintenant la grande forêt de Scissy. Les enfants qu’ils recherchaient étaient maintenant les princes d’un royaume disparu. Ils en mesuraient davantage l’importance et surtout l’urgence à les retrouver mais ils se sentaient aussi comme orphelins. Orphelins de celui qui savaient tous les mystères de ce monde englouti et qui aurait pu mieux les guider dans leur recherche. A ce moment Tola ressenti un immense désarroi. Il eut subitement l’envie de tourner bride et de rejoindre au plus vite Ipona et tous les siens qui s’étaient réfugiés dans la forêt. Redoutant un nouveau raid de Crotoy en cet endroit sinistre, il lui brûlait de s’enfuir vers plus de sécurité lorsque Cello l’interpela :

- Regarde Tola. Là-bas. Tous ces oiseaux qui tournent en rond au-dessus de la vieille cabane de garde-côtes. On dirait qu’ils se disputent du poisson ou quelque chose …

- Ah, oui , tu as raison, Cello …. La main en contre-jour au-dessus du front, il scrutait le ciel.

-Tu veux pas qu’on aille y jeter un coup d’œil. En passant par la vallée du Lude, on y sera en moins d’un quart d’heure…

Tola, un peu sceptique obtempéra. Il ne voulait pas paraître plus couard que son frère. Ils parvinrent bientôt sur le terre plein de la cabane. En se penchant au bord de la falaise,il eurent un mouvement de recul. Il venait de comprendre pourquoi se disputaient ici mouettes et corbeaux. Le corps du Borgne qu’on reconnaissait aisément avec sa tête de cyclope gisait à moitié déchiqueté dans les rochers en contrebas avec une couverture d’oiseaux de mer qui le picoraient… Cello en eut un haut le cœur. Leur déception était grande. Plus moyen d’avoir d’autres renseignements sur les enfants kidnappés maintenant. Les morts sont les meilleurs gardiens du secret. Dépités, il pénétrèrent dans la cabane. Ils comprirent aux quelques provisions qu’elle contenait et aussi à la paillasse de genêts qui traînait par terre que le Borgne avait du se réfugier ici au moins pour quelque temps.

Ainsi, si on exceptait la petite fille qui avait miraculeusement survécu au massacre et qu’Ipona avait adoptée, il ne restait plus aucun villageois vivants du hameau de Karol.