Les cavaliers noirs, éclairés par les brûlots, se rassemblaient  en s’excitant mutuellement une fois leurs crimes commis. Puis la bande se déroula sur le chemin en hurlant, abandonnant le charnier où se traînaient encore les derniers survivants. Certains transformés en torches vivantes se roulaient sur le sol dévorés par les flammes de l’enfer. Les yeux grands ouverts, Jacquouilles ne pouvait détourner son regard de ce spectacle de la ruine de toute sa vie qui s’envolait en fumée  et qui l’hypnotisait. Alors, il fut pris d’une peur intense et s’éloigna au plus vite, dévalant le sentier qui courait en bas jusqu’au Lude, déboulant sur la plage de galets, suffoqué par la violence des hommes, hurlant sa douleur vers un ciel indifférent qui commençait à s’éclairer à l’est. Du pied de la falaise, il voyait encore les fumerolles noires qui s’élevaient et qui lui rappelaient que ce qu’il avait vu n’était pas un cauchemar mais bien la réalité…  

Il erra un moment parmi les rochers qui bordait le rivage lorsqu’il aperçut du bas de la falaise une silhouette trapue qui se profilait près de la cabane en pierre, l’ancien poste des guetteurs qu’on avait construit à l’époque des invasions. Il n’en crut pas ses yeux. Son premier réflexe fut de se dissimuler derrière un gros rocher pour ne pas être aperçu à son tour. N’était-ce pas encore un de ces misérables qui avait brûlé leur village. Il n’en avait pas l’allure. Il était trop loin qu’on le distingue  suffisamment  mais l’allure de cet homme lui semblait familière. Quand il ressortit la tête, l’individu avait disparu. Se pourrait que quelqu’un du village ait réussi à s’enfuir. Il fallait qu’il en ait le cœur net. Il prit son courage à deux mains et se mit à remonter la falaise par un de ces chemins abrupts empruntés par les chèvres qu’il connaissait bien à travers les genêts et les ajoncs. Il arriva bientôt à la dent du diable, sorte de molaire qui poussait comme une excroissance sur la ligne des falaises. Là, il redoubla de prudence pour s’approcher en silence au plus prés de la cabane sans être vu. A proximité il repéra alors une jolie mule qu’il reconnut aussitôt comme être celle de son père, le Borgne. Etait-ce lui l’homme qu’il avait vu du bas de la falaise ?

Jacquouilles rencontra son père quand celui-ci s’apprêtait à se rendre plus près  de son  village détruit en désespoir de cause   pour tenter d’y récupérer un quelconque ravitaillement. Malgré l’aversion coutumière qu’ils avaient l’un pour l’autre, ils se tombèrent cette fois dans les bras tant ils avaient été traumatisés par le crime odieux qu’avaient subi leurs congénères. Le boiteux mena son borgne de père jusqu’à ses chèvres pour qu’il puisse un peu se rassasier en tétant leur lait. Jacquouilles lui fournit un quignon de pain qu’il gardait sous sa chemise lui promettant de lui chercher de quoi se ravitailler pendant tout  le temps qu’il devrait se cacher.

Chapitre 24

Jacquouilles finit par se calmer. Il avait été fortement ébranlé par tout ce qu’il avait vu ces derniers jours. Tout d’abord enthousiaste d’avoir mené à bien la mission que lui avait confiée son père, il s’en était retourné tout joyeux à son village avec la promesse escomptée d’un récompense à la hauteur du bénéfice que le Borgne tirerait de la rançon des enfants. Puis ce grand type lui était tombé sur le râble exigeant qu’il le conduise au Borgne. Alors, Jacquouilles comprit d’instinct que ce n’était pas le moment de rentrer au village. Son père allait passer un sale quart d’heure.  

C’est un peu plus tard qu’il était retourné sur place après avoir bien observé, caché dans un buisson, que tout paraissait revenu à  la normale à Karol, excepté le sombre pressentiment que lui inspirait le cadavre de sa grand-mère qui avait fini d’agoniser sur le sol poussièreux et dont on avait ramené le corps dans le réduit qui lui servait d’abri.

Son père s’était révélé fort satisfait d’apprendre de son fils que son plan fonctionnait. Devant tous les autres qui le méprisaient, il lui avait donné dix sous pour le rémunérer de sa peine. Dix sous ! Il n’en croyait pas ses yeux. Jamais il n’avait possédé une somme pareille. Une demi-livre ! Il pouvait avec s’acheter deux vaches ! Deux vaches qui donneraient du lait … Il se voyait déjà aller vendre ce lait tous les samedis au marché d’Avranches…

Puis il était retourné à ses chèvres dans sa cabane près du lavoir. Il avait ainsi musardé tout le reste de la journée en tâchant d’oublier la maltraitance du grand escogriffe. Jacquouilles appréciait la solitude dans laquelle les autres garçons de son âge l’avaient relégué, honnissant cet infirme que son père protégeait. Il se nourrissait du lait de ses chèvres et glanait les baies, les noix et les pommes dont il avait l’habitude de se rassasier. Il s’occupa le restant du jour à se bricoler une flûte qu’il avait taillée dans un roseau du Lude. Il recomptait fréquemment les sous qu’il faisait briller dans le soleil. Il finit, à la nuit tombante, par s’endormir  sous le plancher de sa cabane…

 Ce sont les hurlements de frayeurs, la cavalcade des chevaux, les cris haineux des soudards et puis le crépitement des flammes qui embrasaient les chaumines, les granges et les greniers du village tout proche. Terrorisé par  ce qu’il ne voyait pas encore, il restait immobile tétanisé par ce qu’il considérait être un cauchemar. Il finit par se glisser jusqu’à une petite butte lorsque les brigands achevaient leur ouvrage.