Je suis un voyou
Je suis un voyou
Enregistrée le 28 octobre 1954
« … C'était une fille sage
À bouche, que veux-
J'ai croqué dans son corsage
Les fruits défendus
Elle m'a dit d'un ton sévère
Qu'est-
Mais elle m'a laissé faire
Les filles, c'est comme ça
Puis, j'ai déchiré sa robe
Sans l'avoir voulu
Le bon Dieu me le pardonne
Je n'y tenais plus
Qu'il me pardonne ou non
D'ailleurs, je m'en fous
J'ai déjà mon âme en peine
Je suis un voyou… »
C'est un grand gosse qui écrit "Je suis un voyou". Le titre, d'abord. Puis cette Margot aux prises avec un amant insupportable et sûr de lui : "Mais elle m'a laissé faire -
René Fallet
Regrets 1
Auprès de mon arbre
Auprès de mon arbre
Enregistrée le 13 janvier 1956
« J'ai plaqué mon chêne comme un saligaud
Mon copain le chêne, mon alter ego
On était du même bois, un peu rustique, un peu brut
Dont on fait n'importe quoi sauf naturellement les flûtes
J'ai maintenant des frênes, des arbres de Judée
Tous de bonne graine, de haute futaie
Mais toi, tu manques à l'appel, ma vieille branche de campagne
Mon seul arbre de Noël, mon mât de cocagne
Auprès de mon arbre je vivais heureux
J'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre je vivais heureux
J'aurais jamais dû le quitter des yeux… »
L'arbre d' " Auprès de mon arbre " n'est pas une simple vue de l'esprit. Il existe. Nos connaissances en la matière étant d'une nullité rarement égalée, nous n'avons jamais su donner un nom à cet arbre, qui a inspiré à Brassens une chanson précieuse, où Brassens nous parle de Brassens. Le sujet n'est pas sans intérêt. ll sera celui, sur d'autres plans, du "Pornographe" et des "Trompettes de la renommée "Auprès de mon arbre" c'est avant tout "Auprès de Brassens". "Auprès de mon arbre -
René Fallet
Regrets 2
Pénélope
Pénélope, chanson enregistrée en février 1960
« …N'as-
De revoir en chemin
Cet ange, ce démon
Qui son arc à la main
Décoche des flèches malignes
Qui rend leur chair de femme
Aux plus froides statues
Les bascul' de leur socle
Bouscule leur vertu
Arrache leur feuille de vigne
Arrache leur feuille de vigne...
N'aie crainte que le ciel
Ne t'en tienne rigueur
Il n'y a vraiment pas là
De quoi fouetter un coeur
Qui bat la campagne et galope
C'est la faute commune
Et le péché véniel
C'est la face cachée
De la lune de miel
Et la rançon de Pénélope
Et la rançon de Pénélope... »
"Pénélope" se situe très exactement aux antipodes de la misogynie. ll n'est pas d'œuvre plus féministe. Si le droit de vote est reconnu aux femmes, Brassens, lui, revendique pour elles le droit au rêve, aux "jolies pensées interlopes". Si toutes les femmes voulaient entendre cette voix, qui n'est autre que celle de la provocation, les hommes n'auraient plus qu'à bien les tenir. Ah, rêve, Pénélope, "il n'y a vraiment pas là de quoi fouetter un cœur", c'est Brassens qui te l'affirme. Après avoir mis jusqu'aux puissances supérieures dans la confidence: "N'aie crainte que le ciel ne t'en tienne rigueur." De ce songe cueilli comme violettes dans les yeux ouverts la nuit, Brassens a fait un de ses plus beaux poèmes, une de ses plus belles musiques.
René Fallet
Regrets 3
Regrets 4
Le grand Pan
Le grand Pan est mort, chanson enregistrée le 31 octobre 1964
Quand deux imbéciles heureux
S'amusaient à des bagatelles,
Un tas de génies amoureux
Venaient leur tenir la chandelle.
Du fin fond des Champs Elysées
Dès qu'ils entendaient un "Je t'aime",
Ils accouraient à l'instant même
Compter les baisers.
La plus humble amourette
Était alors bénie
Sacrée par Aphrodite, Eros, et compagnie.
L'amour donnait un lustre au pire des minus,
Et la moindre amoureuse avait tout de Vénus.
Mais se touchant le crâne, en criant "J'ai trouvé"
La bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement,
Chasser les dieux du firmament
Aujourd'hui çà et là, les coeurs battent encore,
Et la règle du jeu de l'amour est la même.
Mais les dieux ne répondent plus de ceux qui s'aiment.
Vénus est faite femme, et le grand Pan est mort.
" Les hommes qui viennent vont rejeter ce que nous aimons, le morceau de bois, le brin d'herbe." C'est ce qu'a déclaré un jour Brassens à un journaliste, au sujet du "Grand Pan", chanson sur l'éternelle querelle des anciens et des modernes au bénéfice des premiers, surtout depuis que "Se touchant le crâne en criant: j'ai trouvé -
L’épave
L’épave
chanson enregistrée en 1966
« J'en appelle à Bacchus ! à Bacchus j'en appelle !
le tavernier du coin vient d'me la bailler belle.
de son établiss'ment j'étais l'meilleur pilier.
quand j'eus bu tous mes sous, il me mit à la porte
en disant : les poivrots, le diable les emporte !
Ça n'fait rien, il y a des bistrots bien singuliers...
un certain va-
mort, croyant tout de bon que j'ai cessé de vivre
(vous auriez fait pareil), s'en prit à mes souliers.
pauvre homme ! vu l'état piteux de mes godasses,
je dout' qu'il trouve avec son chemin de damas-
Ça n'fait rien, il y a des passants bien singuliers... »
Aucune acrimonie dans les propos de "L'épave", ce frère parisien et pitoyable des “Jack drinkers" londoniens. Cet humble poivrot n'est pétri que de chopines, de résignation, de bonté. Veut-
René Fallet
Regrets 5
Sale petit bonhomme
Sale petit Bonhomme, chanson enregistrée le 3 novembre 1969
« Enfin, pour bien montrer qu'il faisait table rase
Il effaça du mur l'indélébile phrase
Paul est épris de Virginie
De Virginie, d'Hortense ou bien de Caroline
J'oublie presque toujours le nom de l'héroïne
Quand la comédie est finie
Faut voir à pas confondre amour et bagatelle
À pas trop mélanger la rose et l'immortelle
Qu'il nous a dit en se sauvant
À pas traiter comme une affaire capitale
Une petite fantaisie sentimentale
Plus de crédit dorénavant
Ma mie, ne prenez pas ma complainte au tragique
Les raisons qui, ce soir, m'ont rendu nostalgique
Sont les moins nobles des raisons
Et j'aurais sans nul doute enterré cette histoire
Si, pour renouveler un peu mon répertoire
Je n'avais besoin de chansons… »
Les hasards de la “mise en pages” de ce disque nous ont fait garder «Sale petit bonhomme ›› pour la bonne oreille. Sur l’éternel canevas des amours mortes, Brassens a tissé d'une aiguille cruelle le plus déchirant peut-
René FALLET.
Regrets 6
Le blason
Le blason
chanson enregistrée en octobre 1972
« La malpeste soit de cette homonymie
C'est injuste, madame, et c'est désobligeant
Que ce morceau de roi de votre anatomie
Porte le même nom qu'une foule de gens
Fasse le ciel qu'un jour, dans un trait de génie
Un poète inspiré, que Pégase soutient
Donne, en effaçant d'un coup des siècles d'avanie
À cette vraie merveille un joli nom chrétien
En attendant, madame, il semblerait dommage
Et vos adorateurs en seraient tous peinés
D'aller perdre de vue que pour lui rendre hommage
Il est d'autres moyens et que je les connais
Et que je les connais… »
Les poètes du Moyen Age et de la Renaissance avaient coutume de détailler leurs belles. Ils louaient leurs yeux, leurs cheveux, leur bouche, n’hésitaient pas non plus, en leurs “ blasons ”, à célébrer... le reste. Ici, Brassens renoue avec cette tradition séculaire de la poésie française. Et, “ Tendre corps féminin, ton plus bel apanage " ne lui inspire -
René Fallet
Regrets 7
La princesse et le croque-
La princesse et le croque-
« Jadis, au lieu du jardin que voici
C'était la zone et tout ce qui s'ensuit
Des masures des taudis insolites
Des ruines pas romaines pour un sou
Quant à la faune habitant la dessous
C'était la fine fleur, c'était l'élite
La fine fleur, l'élite du pavé
Des besogneux des gueux des réprouvés
Des mendiants rivalisant de tares
Des chevaux de retour, des propres à rien
Ainsi qu'un croque-
Une épave accrochée à sa guitare
Adoptée par ce beau monde attendri
Une petite fée avait fleuri
Au milieu de toute cette bassesse
Comme on l'avait trouvée près du ruisseau
Abandonnée en un somptueux berceau
À tout hasard on l'appelait "princesse"… »
Il y a du regret des “ Passantes ” dans le dernier vers de “ La Princesse et le Croque-
René Fallet
Regrets 8
Regrets 9
La visite
La visite, chanson posthume enregistrée par Jean Bertola
« On n'était pas des Barbe-
Ni des pelés, ni des galeux
Porteurs de parasites
On n'était pas des spadassins
On venait du pays voisin
On venait en visite
On n'avait aucune intention
De razzia, de déprédation
Aucun but illicite
On venait pas piller chez eux
On venait pas gober leurs œufs
On venait en visite
On poussait pas des cris d'Indiens
On avançait avec maintien
Et d'un pas qui hésite
On braquait pas des revolvers
On arrivait les bras ouverts
On venait en visite
Mais ils sont rentrés dans leurs trous
Mais ils ont poussé les verrous
Dans un accord tacite
Ils ont fermé les contrevents
Caché les femmes, les enfants
Refusé la visite… »
Georges Brassens : « … Mon anarchisme est en fait d’une assez grande tolérance. Si je déplore l’attitude, le comportement de certains groupes, je ne condamne pas les hommes qui forment ces groupes. Je sais bien que ces hommes sont des êtres fragiles, comme moi, comme tout le monde… Je suis un pacifiste. Je pensais qu’il fallait changer le régime, qu’il fallait supprimer le profit, qu’il fallait que l’homme gérât lui-
« Brassens par Brassens -
Regrets 10
A mon frère revenant d’Italie
A mon frère revenant d’Italie
Adaptation d’un poème d’Alfred de Musset publié en 1844 dans la revue des deux mondes
Chanson enregistrée entre mars et juillet 1979
« …. Qu'il soit rusé, simple ou moqueur
N'est-
Un charme étrange
Ce peuple ami de la gaieté
Qui donnerait gloire et beauté
Pour une orange
Ischia ! c'est là qu'on a des yeux
C'est là qu'un corsage amoureux
Serre la hanche
Sur un bas rouge bien tiré
Brille, sous le jupon doré
La mule blanche
Pauvre Ischia ! bien des gens n'ont vu
Tes jeunes filles que pied nu
Dans la poussière
On les endimanche à prix d'or
Mais ton pur soleil brille encor
Sur leur misère… »
Le grand tour d’Italie que fit Paul de Musset fut l’occasion pour Alfred de voyager, par procuration, dans le pays de ses rêves et de ses souvenirs. Paul s’absenta un an. À son retour, en 1843, Paul lui raconte ses faits et gestes. « Mes souvenirs tout frais réveillèrent les siens. Nous en parlâmes à table, et puis le soir au coin du feu, et nous en parlions encore à deux heures après minuit. Le lendemain et les jours suivants il fallut recommencer. Venise surtout était un sujet de conversation inépuisable. » Ainsi le voyage de Paul inspire directement Alfred qui compose les stances « À mon frère, revenant d’Italie,» publiées dans la Revue des deux mondes en avril 1844. Il peut ainsi régler encore une fois ses comptes avec George Sand et avec Venise.
Là mon pauvre coeur est resté.
S’il doit m’en être rapporté,
Dieu le conduise !
Mon pauvre cœur l’as-
Sur le chemin, sous un pavé,
Au fond d’un verre ?
Ou dans ce grand palais Nani,
Dont tant de soleils ont jauni
La noble pierre ?
L’as-
Sur la rive où sont les tombeaux ?
Il doit y être.
Je ne sais qui l’y cherchera,
Mais je crois bien qu’on ne pourra
L’y reconnaître… »